Les papeteries de Gromelle

Vue générale de l’usine

batiments gromelle sans continentale noms

Dimanche dernier, j’ai enfin pris le prétexte d’une balade à vélo pour aller photographier l’ancienne usine de Gromelle, à quelques kilomètres de mon domicile.

Le site de Gromelle, situé à cheval sur les communes de Vedène et de St Saturnin-lès-Avignon, est considéré comme l’un des sites industriels les plus anciens de Vaucluse. En effet, la proximité du cours d’eau de la Sorgue, via le canal de Vaucluse, a permis très tôt l’installation d’une activité industrielle sur le site de Gromelle, patronyme connu dès le XIIe siècle. Plusieurs activités se sont succédées sur ce site : moulin à blanchir les toiles au XIVe siècle, papeterie au XVIIe siècle, moulin à blé, et fabrique de poudre de garance de la fin du XVIIIe siècle à 1865. En 1835, une ordonnance royale (sous le règne de Louis Philippe) autorise les sieurs Poncet à convertir le moulin à farine faisant partie de leur usine de Gromelle, situé sur le canal de Vaucluse et à remplacer les deux roues horizontales de ce moulin par deux roues à aubes verticales (source : bulletin des lois 1er semestre 1835). Les recensements entre 1836 et 1851 ne font pas mention d’activités industrielles. La population est largement composée de cultivateurs et de journaliers. Pourtant l’ère industrielle pénètre les campagnes françaises et le recensement de St Saturnin pour l’année 1856 (et uniquement dans celui-ci) mentionne de nombreux garanciers. La production de garance, trop chère, est rapidement abandonnée. en 1865, une reconversion industrielle des moulins s’opère et le site de Gromelle, racheté par les industriels marseillais Chancel père et fils, redevient une usine de papeterie. D’ailleurs le Vaucluse compte 13 papeteries en 1867. Les Chancel sont déjà propriétaires de la papeterie d’Albergaty sur la commune voisine d’Entraigues. Les industriels placent à sa direction Louis Antoine Frian FAVIER (1823-1888) puis son fils Louis François (1846-). Ce dernier dépose en mai 1885 un brevet pour 15 ans concernant un système de raffineur méthodique pour pâtes à papier.

Cadastre napoléonien

Ailleurs en France, les employés des papeteries sont très largement fournis par les campagnes environnantes de l’usine. Dans le Vaucluse, département agricole, la plupart des ruraux gagnent suffisamment et estiment avoir assez à faire de s’occuper de leurs terres pour ne pas aller compléter leurs revenus à l’usine. Aussi, bien que disséminées en pleine campagne à l’écart des agglomérations, les fabriques de papier des bords de la Sorgue ont embauché beaucoup d’étrangers à partir des années 1910 (¼ d’italiens dans le cas de Gromelle en 1911). La main-d’œuvre rurale tient encore la première place. Cela signifie que la plus grande partie du personnel est formée de paysans, presque tous propriétaires, qui continuent de s’occuper très activement des travaux de la terre. L’influence de la loi de huit heures a encore accentué cette tendance, puisque les paysans peuvent disposer à leur gré des deux tiers de la journée, surtout lorsque leur faction ne les immobilise à l’usine qu’entre 20h et 4 heures. L’ouvrier papetier reste un propriétaire exploitant. Et lorsque l’on a affaire à de véritables salariés industriels, on voit souvent les patrons essayer de créer en eux cet état d’esprit paysan, et de leur donner cette situation de petit propriétaire, en leur cédant des maisons, des jardins, de vrais champs. Ainsi est créé le hameau de Gromelle, réunissant des maisons d’ouvriers et une école libre mixte dès 1867.

Les graphiques ci-dessous mettent en lumière une partie des effectifs de l’usine résidant sur les communes de St Saturnin et de Vedène pour les années 1906-1911.

Certains des employés de l’usine reçoivent des médailles d’honneur en récompense de leur ancienneté et de la qualité de leur travail.

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Lors de la première guerre mondiale, en me basant sur les recensements de 1911, l’usine a vu 19 de ses ouvriers mobilisés. 5 ont été gravement blessé et 4 ont été tué au Front.

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Le site de Gromelle n’est pas épargné par les accidents. Un incendie se déclare dans la nuit du 17 mai 1878 et détruit une partie de la fabrique de papiers peints de Gromelle. Les secours n’ont pu être portés immédiatement, par crainte de l’explosion de l’usine à gaz. Les tuyaux ont pu être heureusement coupés et le sinistre circonscrit.

L’Ouest éclair – 4 aout 1933

L’usine est également le théâtre d’un terrible accident le 3 aout 1933.

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En février 1983, les employés rachètent leur usine et créent une coopérative. La papeterie cesse définitivement son activité en juillet 2013.

Pour en savoir plus:

  • L’industrie de la papeterie dans le Sud-Est de la France article de Raoul Blanchard, 1926 dans la revue de Géographie Alpine
  • Vidéo du site postée par Guifeme en mars 2016 https://www.youtube.com/watch?v=IaScImfl1Wk

Sur les étagères de la pharmacie … Monieux 1831-1832

Contexte: ces trois pages présentent un inventaire et les ventes de « médicaments » de la pharmacie communale de Monieux (Vaucluse) entre le 11 décembre 1831 et le 24 mars 1832.

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Monieux, petit village rural du Vaucluse, ne compte ni médecin, ni pharmacien dans ses recensements de l’an XII et de 1836.

La loi du 21 Germinal an XI (11 avril 1803) encadre les officines. Deux articles en particulier, l’article 25 qui interdit à quiconque « d’ouvrir une officine de pharmacie, de préparer, vendre et débiter aucun médicament, s’il n’a été reçu suivant les formes voulues (diplôme); et l’article 27 qui prévoyait une dérogation à ce monopole pharmaceutique.

« Les officiers de santé établis dans des bourgs, villages ou communes, où il n’y aurait pas de pharmacien ayant officine ouverte, pourront (…) fournir des médicaments simples ou composés, aux personnes près desquelles ils seront appelés, mais sans avoir le droit de tenir officine ouverte. »

Probablement que les officiers de santé de la ville voisine de Sault étaient en charge de la distribution des médicaments de la pharmacie communale.

AD Vaucluse, Monieux GG8 1831-1832

Sirop de capillaire, utilisé pour la toux, les maladies de poitrine et les rhumes opiniâtres.

Onguent de la Mère ou onguent brun. Emplâtre, pansement « prenez du sain-doux, de beurre frais, de cire jaune, de suif de mouton & de litharge préparée, de chacun demi – livre; d’huile d’olive une livre: cuisez en brassant à la manière des emplâtres jusqu’à ce que votre matière prenne une couleur brune très – foncée »

Poudre de cantharides, insecte (coléoptère) réduit en poudre, aux propriétés aphrodisiaques et utilisée également comme pansement en cas de maladie de peau.

Pommade épispastique, qui provoque l’irritation de la peau, généralement suivie de vésication.

Sangsues: 36 sangsues vendues en 4 lots.

Pâte de jujube, utilisée en cas d’inflammation intestinale, de la gorge, des voies respiratoires ou encore des voies urinaires.

Moutarde utilisée pour soigner les rhumes

Farine de lin, traite la constipation, l’hypertension, l’ostéoporose et soulage les symptômes de la ménopause.

Thé impérial pour guérir les migraines, les aigreurs d’estomac et les problèmes de digestion.

Fleur d’oranger pour calmer les spasmes digestifs

Sirop de fleurs de pêcher, utilisé comme un laxatif doux

Sel de Nître ou salpêtre, utilisé comme diurétique.

Bijon, type de térébenthine, résine liquide coulant d’un pin

Sulfate de quinine connue pour ses actions contre les crampes

Tête de pavot, connue pour ses vertus sédatives

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©AnticStore

Dans le stock, se trouvent aussi de la mousse de Corse, connue pour son action vermifuge, le baume du Commandeur, utilisé pour son pouvoir cicatrisant, des follicules de séné aux propriétés laxatives, le baume d’Opodeldoch, utilisé en frictions contre la douleur, du thériaque, un puissant contre-poison et du chlorure de chaux utilisé en désinfectant.

Signature copie

Pour aller plus loin:

photo de couverture ©AnticStore https://www.anticstore.com/exceptionnelle-collection-d-une-centaine-flacons-pharmacie-89-intacts–67234P

Quand un paysan provençal organise ses vieux jours: Jean Joseph PONS (1773-1850)

contexte: Jean Joseph PONS est le benjamin d’une fratrie de 10 enfants. Il nait le 10 janvier 1773 à Monieux. A sa naissance, ses parents sont assez âgés puisque son père a 55 ans et sa mère 38. Son père, Joseph, décède accidentellement en 1775, lorsque Jean Joseph a 2 ans et demi.

Malgré les biens paternels possédés au village, sa mère, Delphine PEZIERE, non originaire de Monieux, décide de tout quitter. Commence alors une vie d’errance pour la famille, qui se terminera par le remariage de sa mère avec un veuf de St Saturnin lès Apt en 1781. Ce mariage offrira de la stabilité à l’enfant. L’histoire de Jean Joseph et de ses descendants restera désormais liée au village de St Saturnin. Tout au long de sa vie, il restera marqué par son enfance difficile et n’aura de cesse d’acheter des terres par souci d’établir au mieux sa famille, ses enfants.

Jean Joseph épouse Marguerite Rose CLEMENT en 1795. La famille CLEMENT est établie au hameau du Travignon depuis des générations.  Le mariage se fait sans contrat mais il est entendu que le père de Marguerite donne aux nouveaux époux un logement et des terres autour du hameau. Ensemble, le couple aura 7 enfants, 5 garçons (dont un décédera en bas-âge) et 2 filles. Après le décès de Marguerite en 1818, Jean Joseph décide d’acheter plusieurs terres dont une avec un petit cabanon dans la plaine de St Saturnin, quartier Garbis.

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En 1837, Jean Joseph, veuf depuis de nombreuses années, décide d’établir ses fils et de protéger ses filles, tout en organisant ses vieux jours. Jusqu’à cette date (du moins lors du recensement de 1836), tous vivaient ensemble au Travignon.

Deux de ses fils désirant se marier prochainement ont dû pousser le père à faire ce partage, en vue d’établir un contrat de mariage « convenable ». Son fils Joseph Pépin souhaite se marier avec la fille de son patron, maréchal ferrant de la ville d’Apt (mariage le 3 avril 1837) et dans une moindre mesure, Honoré souhaite épouser sa cousine Marie CLEMENT vivant au hameau du Travignon (mariage le 8 juin 1837).

Le partage anticipé est acté en l’étude de Maitre BERTRAND le 20 février 1837.

  • Marie, la fille ainée, célibataire, est âgée de 41 ans.
  • Jean Baptiste, cultivateur, marié et père d’une petite fille, est âgé de 39 ans.
  • Claire Virginie, célibataire, est âgée de 36 ans.
  • Honoré, cultivateur, fiancé, est âgé de 33 ans.
  • Joseph Pépin, maréchal ferrant, fiancé, souhaite « faire gendre » dans la ville voisine. Il est âgé de 28 ans.
  • Enfin Jean François, cultivateur, célibataire, mon ancêtre, est alors âgé de 24 ans.

partage anticipé

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Les biens du Travignon partagés entre Jean Baptiste et Honoré

AD Vaucluse, plans parcellaires de St Saturnin lès Apt – section K 3P118/15

Les biens de Jean François PONS, quartier Garbis (sauf la parcelle 339 achetée en 1864).

En plus de ces terres et bâtiments, Jean Joseph donne à ses enfants des objets (chemises, table,…) et des animaux (mulets et moutons) pour une valeur totale de 300 francs. Ces biens sont estimés à 100 francs pour le fils ainé, 50 francs pour les 4 autres enfants, Joseph Pépin n’en ayant pas reçu.

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Jean Joseph pose des conditions. Il garde l’option de vivre tantôt au Travignon, tantôt à Garbis. Ainsi, le bâtiment du hameau est donné à Honoré « sous réserve (de) la jouissance sa vie durant de la cuisine faisant partie du bâtiment« . De même, il se réserve 3 chambres à Garbis « celle du premier étage visant au levant et au midi, celle qui est par-dessus au second étage et celle au même second étage visant au nord« . Il garde aussi une terre quartier Garbis.

Enfin, Jean Joseph prend des dispositions pour que ses enfants s’occupent de lui dans ses vieux jours. Jean Baptiste et Honoré devront lui fournir chaque année quatre charges de bois de chauffage chacun, dont le transport sera assuré par Jean Baptiste. De même, ses 5 enfants (Joseph Pépin d’Apt en est exempté) devront lui donner une rente annuelle et viagère de quarante trois décalitres soixante cinq décilitres de blé, froment « bon, vanné et recevable », (1/4 chaque fils et le dernier quart par ses deux filles), portable à son domicile chaque 1er septembre.

Son testament en date du 9 juin 1848 protège un peu plus ses filles célibataires puisqu’il leur lègue la jouissance des trois chambres à Garbis tant qu’elles y vivront, ainsi qu’une rente de 40 francs par an, provenant des intérêts que Jean Baptiste et Honoré doivent lui verser jusqu’à leurs décès respectifs.

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Cet acte est fondateur pour ma branche des PONS puisqu’il s’avère que le calcul du père a été mauvais sur le long terme. Les terres et bâtiments du Travignon donnés aux fils ainés ont rapidement perdu de leur valeur tandis que le petit cabanon et les terres de Garbis, après des travaux entrepris par Jean François dans les années 1860, ont pris une valeur beaucoup plus importante. D’ailleurs, les deux fils ainés abandonneront leurs habitations du Travignon (sans les vendre) pour finir leurs jours chez leurs enfants installés au village.

Grâce aux recensements de 1841 et 1846, nous savons que Jean Joseph a vécu majoritairement à Garbis à compter du partage jusqu’à son décès le 19 mai 1850, en compagnie de ses deux filles restées célibataires ainsi que de son fils Jean François et sa femme Marie Anne VINCENT.

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Pour en savoir plus:

Transcription du partage:

transcription partage 2

Une femme, un destin: Rosette TAMISIER (1816-1899)

Une fois n’est pas coutume, je vous raconte aujourd’hui le destin de Rosette TAMISIER, qui ne fait pas partie de mes ascendants, mais que j’ai rencontrée au fil de mes recherches sur St Saturnin lès Apt.

 

Par opposition aux mouvements de déchristianisation amorcés après les révolutions de 1830 et 1848, le XIXe siècle fut le temps des stigmatisés et des illuminés. Rosette TAMISIER fait-elle partie de ceux là?

A vous d’en juger…

Sept ans avant Lourdes, Saint Saturnin-lès-Apt aurait pu connaitre le même destin. En 1851, le village est au cœur d’un fait divers au retentissement national. Une modeste servante d’auberge, Rosette TAMISIER, affirme avoir vu perler des gouttes de sang des plaies du Christ par six fois, entre 1850 et 1851, personnage principal d’une Pièta accrochée dans une des chapelles du village.

signature

 

 

 

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AD Vaucluse Saignon naissances 1816-1818 p 9/34

 

Marie Rose, dite Rosette TAMISIER nait le 7 septembre 1816 à Saignon (Vaucluse), fille de Jean Joseph et de Delphine BOREL, cultivateurs. Elle aura 5 frères et sœurs.  Enfant, elle parle d’étranges et merveilleuses visions qu’elle auraient eues durant certaines nuits. Elle apprend à lire et à écrire. En 1833, à l’âge de 15 ans, elle ouvre une école gratuite pour les petites filles de son village. Dévote, elle devient novice auprès des religieuses de la Présentation de Marie à l’âge de 18 ans, mais se fait renvoyer rapidement sous prétexte d’une santé fragile. En réalité, sa personnalité mystique (déjà) n’est pas bien vu au sein du couvent.

 

 

 

 

En 1851, Rose, est alors âgée de 35 ans, bien qu’elle prétend en avoir 33, l’âge du Christ. Elle n’apparait ni sur le recensement de Saignon, ni sur celui de St Saturnin lès Apt, où vit sa cousine et son époux Antoine JEAN, cafetier-aubergiste. Nous apprendrons grâce aux différents témoignages recueillis lors de son futur procès qu’elle quitte Saignon pour s’installer à St Saturnin chez sa cousine JEAN en novembre 1850, juste avant les premiers « miracles ».  Dés son installation au village, la jeune femme  a pris l’habitude de venir prier dans la chapelle du calvaire de St Saturnin, petite chapelle construite près des ruines du château médiéval s’élevant au sommet du rocher dominant le bourg, avec son amie Joséphine et sa cousine . Elle prie au pied d’un autel surmonté d’un tableau en piteux état,  représentant la « descente de la croix ». Ce tableau saigne à six reprises, entre le 10 novembre 1850 et le 5 février 1851, que Rose soit seule ou accompagnée. La nouvelle se répandit rapidement, notamment grâce au curé du village, et de très nombreuses personnes affluent au village. La jeune femme revendique aussi l’apparition de stigmates aux mains et aux pieds. Ces miracles ne font pas l’unanimité. Le propre père de Rosette déclare « si nous étions en carnaval, je penserais qu’elle fait ses mascarades« .

Le 20 décembre 1850, l’archevêque d’Avignon Monseigneur Debelay se déplace jusqu’au village, et, en présence du sous-préfet d’Apt et de centaines de témoins, le miracle attendu se produit avant la messe. L’archevêque tient des propos prudents tandis que le sous-préfet et les témoins croient au miracle. L’archevêque fait desceller le tableau, qui est intact, tant à l’endroit qu’à l’envers. Il s’entretient ensuite avec Rose, puis, de retour en Avignon, nomme une commission d’enquête. Ses membres arrivent à Apt le 20 janvier 1851. Les conclusions sont sans équivoque: il n’y a pas eu de miracle. Toute cette agitation interpelle la Justice, qui interroge Rosette le 8 février 1851, menant à son arrestation.

La descente de la Croix – Reproduction du tableau aujourd’hui disparu

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La Cour d’appel de Nîmes (Gard) se déclare incompétent pour juger l’affaire le 29 juillet 1851.  Le procès est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Carpentras (Vaucluse) et débute en septembre de la même année. L’affaire trouve alors un écho au niveau national. Sur Gallica nous retrouvons de nombreux articles traitant de l’affaire. Rose prétend ne pas expliquer les phénomènes sans invoquer de miracle.

 

L’accusée Rose Tamisier est introduite ou plutôt elle est portée dans la salle, car une douleur à la jambe l’empêche d’en faire usage. Sa figure assez commune, ses traits heurtés qui ne sont rien moins que jolis, sont loin de produire sur le public l’effet qui lui avait valu une si grande réputation dans l’arrondissement d’Apt. Elle n’a de remarquable que le regard qui a quelque chose de fascinateur. De dessous ses grands orbites caves et noirs, ses yeux lancent quelquefois des éclairs magnifiques. Son maintien décent, la tranquillité qu’elle fait paraitre, tout nous indique une personne qui a le sentiment du personnage qu’elle a la prétention de représenter. Son costume est presque monastique, ses habits sont entièrement noirs; elle porte un bonnet blanc à très-longues barbes. Abbé ANDRE

 

Pas moins de 39 témoins seront entendus par le tribunal. Le détail de leurs témoignages est rendu dans l’ouvrage de l’abbé GRAND. A la fin des débats, le tribunal de Carpentras se déclare également incompétent. Le parquet fait appel et suite à un nouveau procès,  la cour d’appel de Nîmes en novembre 1851 déclare Rose coupable d’escroquerie et outrage à la morale publique et religieuses. Les motifs de la condamnation sont vol de la grande hostie du tabernacle de l’église de Saignon (dont elle avait la clef) et apposition du sang sur un tableau pour faire croire au miracle. Elle est condamnée à 6 mois de prison, maximum de la peine encourue, et à 16 francs d’amende. L’Église l’excommunie jusqu’à ce qu’elle reconnaisse sa supercherie.

N’ayant pas les moyens de payer les frais de justice, Rosette n’est libérée qu’en décembre 1852, au bénéfice d’une grâce de Napoléon III. Le Vatican classa l’affaire dans les faux miracles. On n’entendra plus jamais parler de Rose, qui ne changera pas de version, malgré son excommunication. Elle restera célibataire et  finira ses jours à Saignon où elle décédera à l’âge de 82 ans le 23 février 1899.

 

AD Vaucluse, Saignon, Décès 1893-1902 p.38/56

De nombreuses questions restent en suspens à la fin de cet article:

  • La personnalité de Rosette aurait mérité un examen plus poussé. Naïve, affabulatrice, illuminée, simple menteuse et prétentieuse? La jeune femme a-t’elle était la seule coupable dans cette affaire? Est-elle allée trop loin dans son mensonge pour avouer sa faute sans honte ou bien fut-elle réellement convaincue de ces miracles?
  • Que penser du curé GRAND de St Saturnin lès Apt, désirant construire une église plus prestigieuse en son bourg et profitant des dons affluant de la France entière?
  • Et du cousin de Rosette, qui, voyant affluer une foule de curieux dans son auberge, la renomma « l’Auberge de la Sainte »?
  • Quel rôle a joué la secte de Pierre Michel VINTRAS (piste évoquée par l’abbé ANDRE) dans la mise en scène des miracles?
  • Sans parler des revenus tirés de la vente des gouttes de sang, vendues 25 francs pièce.

Le mystère reste entier, tous les protagonistes étant décédés depuis bien longtemps à présent.

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Vingt ans plus tard, l’affaire Tamisier est toujours présente dans les mémoires vauclusiennes.

La Revue artistique, édition du 1er novembre 1872

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En savoir plus:

Li Nòvi

Jean François PONS et Marie Anne VINCENT ont été les personnages du couple choisi pour mon mémoire du DU de Nîmes. Grâce à la lecture de plusieurs documents concernant les mariages traditionnels « provençaux » de cette période, je me suis amusée à imaginer leur journée de noces, en 1840 à Saint Saturnin lès Apt (Vaucluse).

Jean François PONS, (1813-1890), cultivateur, est le fils de Jean Joseph, (originaire de Monieux) et de Marguerite Rose CLEMENT, (de St Saturnin lès Apt, décédée en 1818). Il est le benjamin d’une famille de 6 enfants: 3 frères ainés déjà mariés et de 2 sœurs qui resteront célibataires. Jean François, son père et ses deux sœurs vivent à la ferme de Garbis.

Marie Anne VINCENT, (1817-1864) est la fille de Dominique et de Marie Magdelaine NOUVEAU. Ses parents sont issus de deux familles implantées de longue date à St Saturnin lès Apt et sont des propriétaires-cultivateurs bien établis. Marie Anne a 7 frères et sœurs.

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Afin de garantir une vie de félicité et la pérennité de leur union, les fiancés ont dû suivre ces rites à la lettre comme le choix de la date. Il ne fallait pas se marier le 9, 19 ou 29, le chiffre neuf amenant le deuil. La date fut donc fixée au mercredi 22 janvier, lorsque les champs étaient au repos.

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La journée commença par un rendez-vous de bonne heure en l’étude de Maitre BERTRAND Joseph Albéric, notaire du village, où les futurs époux et leurs pères respectifs se retrouvèrent accompagnés par Jean Baptiste GUIGOU, témoin et ami de Jean François, et Jean Joseph MOLINAS, cousin maternel et témoin de Marie Anne. Comme convenu, ils signèrent un contrat stipulant que le mariage serait soumis au régime dotal, régime « classique » de Provence, toujours influencé par le droit romain. La dot de Marie Anne était constituée d’une somme de 1500 francs en avancement d’hoirie donnée par son père, dont 1200 francs comptés devant le notaire et d’un trousseau d’une valeur de 250 francs. Aucune terre en dot, ces dernières étant réservées à ses frères pour ne pas éparpiller le patrimoine familial.

AD Vaucluse, 3E2 1868 Étude Geoffroy – contrat de mariage

Les futurs époux retournèrent à leurs domiciles respectifs afin de préparer la noce. Les amis de Jean François ne manquèrent pas de glisser quelques grains de sel dans la poche de son gilet afin d’écarter le mauvais sort. Pour la même raison, c’est dans les souliers de Marie Anne que ses sœurs et voisines en déposèrent, pendant que tante et marraine « heureuse en ménage » coiffait la future épouse. Marie Anne revêtit sa robe de mariée vert amande, couleur de l’espérance, son fichu de mousseline et son jupon en piqué blanc brodé à ses initiales. Ainsi protégée et apprêtée, Marie Anne pouvait se rendre à l’Hôtel de Ville. Mais au moment de franchir le pas de la porte paternelle, Dominique, son père, lui remit un verre d’eau et une pièce d’or, lui signifiant ainsi qu’il la nourrissait pour la dernière fois et qu’elle n’était désormais plus à sa charge. Marie Anne but l’eau, pris la pièce, et versa quelques larmes, montrant ainsi sa reconnaissance et son regret de quitter la maison.

Mariée Comtadine et Comtadine au XIXe siècle – crédit photos: Musée du costume Comtadin, Pernes les Fontaines

A 11h, le mariage civil fut célébré par l’adjoint au maire Alphonse JOUVAL (qui deviendra maire en 1848). Après les formules d’usage, et une fois le consentement prononcé, Jean François et Marie Anne, mariés devant la loi sortirent de l’Hôtel de Ville. Les tambourinaires se placèrent en tête du cortège et jouèrent un air traditionnel sur lequel les amis de Jean François chantèrent des paroles grivoises.

AD Vaucluse, État civil de St Saturnin lès Apt, Mariages 1839-1840 p.11-12/27

Signatures des mariés

Cela fut de courte durée, le cortège arrivant sur la placette de l’église située à quelques mètres de la mairie. Après une arrivée en procession dans le chœur de l’église où ils s’agenouillèrent, Jean François essaya de poser son genoux sur la robe de sa femme, lui signifiant qu’il ferait la loi à la maison. En contrepartie, Marie Anne plia son doigt au moment où Jean François voulu lui passer l’alliance.

A la sortie de l’église, Jean François lui remis la clef de la ferme de Garbis, qu’elle accrocha aussitôt à sa ceinture. Elle en était désormais la maitresse de maison. Ses amies lui présentèrent une coupe de blé et Marie Anne lança les grains sur les parents, particulièrement sur Jean Joseph PONS, son beau père, indiquant par là son intention d’apporter la prospérité dans sa nouvelle famille. Les « novis » sautèrent alors une barre fleurie, symbole de leur passage dans la vie maritale.

crédit photo Musée du Costume Comtadin

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De retour à la ferme de Garbis, lieu où le banquet devait se tenir, Marie Magdelaine, mère de la mariée, offrit à sa fille deux ustensiles typiques: un battoir à linge en bois sculpté et une quenouille en osier tressé. Puis il fut temps de s’attabler et les nouveaux époux partagèrent leur soupe dans la même écuelle. Marie Anne reçut ensuite trois petits pains. Elle en offrit deux à sa famille et un aux amis présents, indiquant par ce geste qu’elle entendait être économe et nourrir d’abord les siens sans cependant fermer sa porte aux amis. Au cours du repas, elle préleva un morceau de pain et le mis dans sa poche. La coutume voulait qu’elle le garde précieusement car il la préserverait de toute mésentente dans son ménage.

A une heure tardive, les nouveaux époux s’éclipsèrent, laissant les autres convives festoyer une bonne partie de la nuit au son des tambourinaires.

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Installé dans la ferme de Garbis, le couple y vécut plus de vingt ans entouré de leurs trois fils, des deux sœurs de Jean François et du père PONS, Jean Joseph.

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Pour en savoir plus:

 

{ Le Travignon } Hameau fantôme

Le Travignon… un nom qui résonne depuis de nombreuses années dans mon esprit. Depuis toute petite, je me souviens en avoir entendu parler sans savoir exactement où le situer. « Dans la montagne » me répondait-on… A un certain stade de mes recherches toujours pour mon mémoire du DU de Nîmes, je décidais de me rendre sur place afin de mieux appréhender le quotidien de mes ancêtres, d’autant plus que le terme « village fantôme » lu au fil des pages internet m’intriguait au plus haut point.

Une fois sur place, au prix d’une heure de marche sur une piste de forêt, je fus saisis par ce lieu. Imaginer que des personnes habitaient, vivaient, travaillaient et mourraient dans ces murs me sembla une idée bien étrangère à notre conception actuelle de la vie, tant le hameau paraissait isolé dans la montagne.

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Les PONS et les CLEMENT ont vécu dans ce lieu. Juché sur une colline à 934 m d’altitude, le Travignon est le témoin d’une occupation autrefois plus dense du territoire. Entre 5 et 7 maisons constituaient le hameau. Le toponyme apparait en 1542. Deux hypothèses sur la signification du nom: Tra (au delà) -vignon (des vignes) ou l’hypothèse formulée par Emile OBLED Travi (carrefour) et le suffixe gnon: « touffe où pissent les loups ». Effectivement, les loups étaient bien présents dans les bois alentours.

Détail du cadastre napoléonien 1811 section H dite du Travignon feuille 2, AD Vaucluse 3P2 118/11

Les ressources y étaient limitées et la vie rude. Malgré cela, je sais par mon père que quarante personnes y vivaient au siècle dernier (XIXe), que mes parents entretenaient des relations amicales et suivies avec eux. Ils n’hésitaient pas à parcourir les sentiers et les kilomètres qui les séparaient pour passer la veillée les uns chez les autres. Il y avaient cinq familles: Pons, Clément, Castinel et deux Masselin.  » E. Empereur dans Jean Giono et Saint Saturnin

La vie y était difficile. Le village de St Saturnin se situe à environ 6km, accessible par un petit chemin de piste. Cela ne facilitait pas les échanges. Les besoins des habitants étaient réduits. Les discussions entre François MORENAS et un berger de St Saturnin en 1939 dans son ouvrage sur les Monts de Vaucluse donnent quelques idées de la vie quotidienne. Selon ce dernier, les habitants du Travignon allumaient le four toutes les trois semaines pour faire cuire leur pain de seigle. Ils se nourrissaient de châtaignes, de lactaires et de grisets cueillis sur le plateau tout proche. Ils avaient aussi quelques bêtes. La petite foret de Gayeoux approvisionnaient le hameau en bois de chauffage.

Toujours selon ce berger, les habitants du Travignon trouvaient le moyen d’entasser des pièces d’or et de bâtir des maisons avec le plâtre de Pérrial (quartier de St Saturnin) qu’ils préparaient eux-mêmes en cuisant le gypse en forme de poisson.

Les habitants descendaient « à la ville » les jours de foire pour la Sainte Luce et la Saint Sylvestre parce que c’était la morte saison. Ils échangeaient les pommes de terre contre le vin des coteaux, le lard contre l’huile d’olive des Gros Cléments (hameau du village voisin Villars). Ils cultivaient aussi un peu plus bas quelques lopins de garance, d’indigo et des chardons à carder la laine. Durant les longues veillées d’hiver, ils fabriquaient toutes sortes d’objets, comme des brosses avec les racines de doucette et des couverts en buis.

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Après le décès accidentel de son père en 1775, Jean Joseph PONS, né à Monieux (Vaucluse) en 1773, erre de village en villages avec sa mère et sa fratrie jusqu’au remariage de cette dernière avec un veuf de St Saturnin en 1781. Quelques années plus tard, en 1795, Jean Joseph épouse Marguerite Rose CLEMENT, issue d’une famille du Travignon. Ce sera le point de départ de l’implantation des PONS au hameau.

Jean Joseph et sa famille disposent de plusieurs parcelles: 3 au cœur du hameau, comprenant une maison, un grenier avec citerne d’eau potable (qui sera transformé plus tard en habitation pour l’un de ses fils, Honoré) et une aire de foulage des foins, ainsi que 7 parcelles autour du hameau composées de lande et de bois.

Vue aérienne du Travignon aujourd’hui

Le Travignon aujourd’hui

Une partie des parcelles des PONS autour du Travignon

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Le seul point d’eau du hameau était composé de deux citernes creusées dans la roche calcaire, situées sur une aire au dessus du hameau. Ces deux aiguiers étaient alimentés en eau de pluie par un ingénieux système de récupération des eaux de ruissellement.

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Avec le temps le hameau perd ses habitants. Le recensement de 1911 ne mentionne plus qu’un seul couple résidant au Travignon. Après 1914, le hameau est déserté.

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Le Travignon a bénéficié d’un regain d’intérêt, ou plutôt d’une redécouverte, grâce au balisage des chemins de la région par François MORENAS et Jean Giono. Ce dernier, écrivain pacifiste, eut une grande influence sur le mouvement des auberges de jeunesse, réseau mis en place en 1936. Elles avaient pour but l’organisation d’un tourisme nouveau, accessible à tous, avec la propagation d’idées de paix, de liberté et de retour à la terre. L’une des auberges, baptisée Regain, s’installe dans une ferme voisine du Travignon, au Puits du geai. La seconde guerre mondiale mit fin à cette expérience.

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Dans les années 1970, des pilleurs ont démoli les bâtisses du hameau pour leurs pierres. Aujourd’hui il ne reste que quelques ruines.

* 9 générations résumées en une photo * Mon fils devant les ruines de la maison de Jean Joseph PONS, son aïeul

Si vous passez par St Saturnin lès Apt pendant vos vacances, ne manquez pas, le temps d’une ballade, ce lieu hors du temps…

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Pour en savoir plus:
  • Pour se rendre au Travignon, suivez le guide: http://www.cheminsdesparcs.fr/pedestre/des-aiguiers-a-travignon/
  • Saint-Saturnin-lès-Apt, Histoire, Société, Patrimoine, d’Emile OBLED et M. WANNEROY, ed. Archipal, 2007
  • Circuits de découverte des Monts de Vaucluse dans le parc régional du Lubéron – Claude et François MORENAS, Jean GIONO, ed. Cheminements en Provence.

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