Une femme, un destin: Rosette TAMISIER (1816-1899)

Une fois n’est pas coutume, je vous raconte aujourd’hui le destin de Rosette TAMISIER, qui ne fait pas partie de mes ascendants, mais que j’ai rencontrée au fil de mes recherches sur St Saturnin lès Apt.

 

Par opposition aux mouvements de déchristianisation amorcés après les révolutions de 1830 et 1848, le XIXe siècle fut le temps des stigmatisés et des illuminés. Rosette TAMISIER fait-elle partie de ceux là?

A vous d’en juger…

Sept ans avant Lourdes, Saint Saturnin-lès-Apt aurait pu connaitre le même destin. En 1851, le village est au cœur d’un fait divers au retentissement national. Une modeste servante d’auberge, Rosette TAMISIER, affirme avoir vu perler des gouttes de sang des plaies du Christ par six fois, entre 1850 et 1851, personnage principal d’une Pièta accrochée dans une des chapelles du village.

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AD Vaucluse Saignon naissances 1816-1818 p 9/34

 

Marie Rose, dite Rosette TAMISIER nait le 7 septembre 1816 à Saignon (Vaucluse), fille de Jean Joseph et de Delphine BOREL, cultivateurs. Elle aura 5 frères et sœurs.  Enfant, elle parle d’étranges et merveilleuses visions qu’elle auraient eues durant certaines nuits. Elle apprend à lire et à écrire. En 1833, à l’âge de 15 ans, elle ouvre une école gratuite pour les petites filles de son village. Dévote, elle devient novice auprès des religieuses de la Présentation de Marie à l’âge de 18 ans, mais se fait renvoyer rapidement sous prétexte d’une santé fragile. En réalité, sa personnalité mystique (déjà) n’est pas bien vu au sein du couvent.

 

 

 

 

En 1851, Rose, est alors âgée de 35 ans, bien qu’elle prétend en avoir 33, l’âge du Christ. Elle n’apparait ni sur le recensement de Saignon, ni sur celui de St Saturnin lès Apt, où vit sa cousine et son époux Antoine JEAN, cafetier-aubergiste. Nous apprendrons grâce aux différents témoignages recueillis lors de son futur procès qu’elle quitte Saignon pour s’installer à St Saturnin chez sa cousine JEAN en novembre 1850, juste avant les premiers « miracles ».  Dés son installation au village, la jeune femme  a pris l’habitude de venir prier dans la chapelle du calvaire de St Saturnin, petite chapelle construite près des ruines du château médiéval s’élevant au sommet du rocher dominant le bourg, avec son amie Joséphine et sa cousine . Elle prie au pied d’un autel surmonté d’un tableau en piteux état,  représentant la « descente de la croix ». Ce tableau saigne à six reprises, entre le 10 novembre 1850 et le 5 février 1851, que Rose soit seule ou accompagnée. La nouvelle se répandit rapidement, notamment grâce au curé du village, et de très nombreuses personnes affluent au village. La jeune femme revendique aussi l’apparition de stigmates aux mains et aux pieds. Ces miracles ne font pas l’unanimité. Le propre père de Rosette déclare « si nous étions en carnaval, je penserais qu’elle fait ses mascarades« .

Le 20 décembre 1850, l’archevêque d’Avignon Monseigneur Debelay se déplace jusqu’au village, et, en présence du sous-préfet d’Apt et de centaines de témoins, le miracle attendu se produit avant la messe. L’archevêque tient des propos prudents tandis que le sous-préfet et les témoins croient au miracle. L’archevêque fait desceller le tableau, qui est intact, tant à l’endroit qu’à l’envers. Il s’entretient ensuite avec Rose, puis, de retour en Avignon, nomme une commission d’enquête. Ses membres arrivent à Apt le 20 janvier 1851. Les conclusions sont sans équivoque: il n’y a pas eu de miracle. Toute cette agitation interpelle la Justice, qui interroge Rosette le 8 février 1851, menant à son arrestation.

La descente de la Croix – Reproduction du tableau aujourd’hui disparu

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La Cour d’appel de Nîmes (Gard) se déclare incompétent pour juger l’affaire le 29 juillet 1851.  Le procès est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Carpentras (Vaucluse) et débute en septembre de la même année. L’affaire trouve alors un écho au niveau national. Sur Gallica nous retrouvons de nombreux articles traitant de l’affaire. Rose prétend ne pas expliquer les phénomènes sans invoquer de miracle.

 

L’accusée Rose Tamisier est introduite ou plutôt elle est portée dans la salle, car une douleur à la jambe l’empêche d’en faire usage. Sa figure assez commune, ses traits heurtés qui ne sont rien moins que jolis, sont loin de produire sur le public l’effet qui lui avait valu une si grande réputation dans l’arrondissement d’Apt. Elle n’a de remarquable que le regard qui a quelque chose de fascinateur. De dessous ses grands orbites caves et noirs, ses yeux lancent quelquefois des éclairs magnifiques. Son maintien décent, la tranquillité qu’elle fait paraitre, tout nous indique une personne qui a le sentiment du personnage qu’elle a la prétention de représenter. Son costume est presque monastique, ses habits sont entièrement noirs; elle porte un bonnet blanc à très-longues barbes. Abbé ANDRE

 

Pas moins de 39 témoins seront entendus par le tribunal. Le détail de leurs témoignages est rendu dans l’ouvrage de l’abbé GRAND. A la fin des débats, le tribunal de Carpentras se déclare également incompétent. Le parquet fait appel et suite à un nouveau procès,  la cour d’appel de Nîmes en novembre 1851 déclare Rose coupable d’escroquerie et outrage à la morale publique et religieuses. Les motifs de la condamnation sont vol de la grande hostie du tabernacle de l’église de Saignon (dont elle avait la clef) et apposition du sang sur un tableau pour faire croire au miracle. Elle est condamnée à 6 mois de prison, maximum de la peine encourue, et à 16 francs d’amende. L’Église l’excommunie jusqu’à ce qu’elle reconnaisse sa supercherie.

N’ayant pas les moyens de payer les frais de justice, Rosette n’est libérée qu’en décembre 1852, au bénéfice d’une grâce de Napoléon III. Le Vatican classa l’affaire dans les faux miracles. On n’entendra plus jamais parler de Rose, qui ne changera pas de version, malgré son excommunication. Elle restera célibataire et  finira ses jours à Saignon où elle décédera à l’âge de 82 ans le 23 février 1899.

 

AD Vaucluse, Saignon, Décès 1893-1902 p.38/56

De nombreuses questions restent en suspens à la fin de cet article:

  • La personnalité de Rosette aurait mérité un examen plus poussé. Naïve, affabulatrice, illuminée, simple menteuse et prétentieuse? La jeune femme a-t’elle était la seule coupable dans cette affaire? Est-elle allée trop loin dans son mensonge pour avouer sa faute sans honte ou bien fut-elle réellement convaincue de ces miracles?
  • Que penser du curé GRAND de St Saturnin lès Apt, désirant construire une église plus prestigieuse en son bourg et profitant des dons affluant de la France entière?
  • Et du cousin de Rosette, qui, voyant affluer une foule de curieux dans son auberge, la renomma « l’Auberge de la Sainte »?
  • Quel rôle a joué la secte de Pierre Michel VINTRAS (piste évoquée par l’abbé ANDRE) dans la mise en scène des miracles?
  • Sans parler des revenus tirés de la vente des gouttes de sang, vendues 25 francs pièce.

Le mystère reste entier, tous les protagonistes étant décédés depuis bien longtemps à présent.

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Vingt ans plus tard, l’affaire Tamisier est toujours présente dans les mémoires vauclusiennes.

La Revue artistique, édition du 1er novembre 1872

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En savoir plus:

Nizier Anthelme PHILIPPE, le Raspoutine savoyard

Nizier

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Sur les traces de mes ancêtres COTTAREL de Loisieux (Savoie), et au fil des pages internet concernant l’histoire de ce village, je rencontre fréquemment le nom de Nizier Anthelme PHILIPPE. Différents qualificatifs accompagnent ce personnage: chimiste, thaumaturge, mage, « maitre Philippe de Lyon », conseiller du tsar… Il n’en faut pas plus pour piquer ma curiosité. Je décide donc de creuser un peu plus et essaie de trouver un lien entre nos deux familles. Dans un si petit village, cela n’est pas bien compliqué et rapidement j’établis que les COTTAREL et les PHILIPPE sont liés par un lointain ancêtre, Vincent GARIOUX (GARIOD).

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Bien loin de moi l’idée de donner mon jugement sur les actes de cet homme, qui a de nombreux « disciples » aujourd’hui encore. Je me bornerais simplement à exposer les faits, laissant les lecteurs juger de ses « miracles » en consultant les différents sites le concernant (liens en fin d’article).

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Ainé d’une fratrie de 5 enfants, fils de Joseph PHILIPPE et de Marie VACHOD, cultivateurs modestes de Loisieux (Savoie), Nizier nait le 25 avril 1849 au hameau des Rubattiers. Son parrain est Nizier VACHOD et sa marraine est sa grand-mère Anthelmette COTTAREL.
Nizier, prénom original, mais courant à Loisieux, puisque la paroisse porte le nom de ce saint, évêque de Lyon au VIe siècle.
naissance

AD Savoie, 3E1357 Baptêmes 1842-1860 p.83/199

Le jeune homme quitte son village à l’âge de 14 ans pour effectuer un apprentissage de garçon-boucher chez son oncle maternel, lui-même boucher à Lyon, rue d’Austerlitz, quartier de la Croix-Rousse. Est-ce pour l’éloigner d’un voisinage curieux, ou bien par nécessité ? Il dira plus tard : « J’avais six ans à peine et déjà le curé de mon village s’inquiétait de certaines manifestations, dont je n’avais pas encore conscience… J’obtenais des guérisons dès l’âge de treize ans, alors que j’étais encore incapable de me rendre compte des choses étranges qui s’opéraient en moi. »
C’est d’ailleurs dans cette boucherie qu’il dévoile son don de guérison en public pour la première fois. « Son oncle s’étant grièvement blessé d’un coup de hachette, Philippe fixa la main qui saignait abondamment et se mit en prière. Il supplia Dieu de raccommoder le pouce détaché de la main. En quelques instants, le sang coagula, la plaie se cicatrisa et le doigt bandé par le jeune homme se ressouda promptement. À l’hôpital, le médecin de garde voyant la blessure propre et sans infection, renonça aux points de suture traditionnels, se contentant de placer une attelle de protection. Le bouche à oreille fonctionna vite dans le quartier, et le jeune commis boucher fut sollicité par le voisinage au moindre accident. »
Le jeune homme, suit gratuitement les cours du soir de l’institution Sainte Barbe de Lyon puis s’inscrit comme auditeur libre à la Faculté de médecine de Lyon.
En 1872, inspiré par les doctrines de Franz Anton Mesmer (1734-1815), il ouvre un cabinet de magnétiseur au 5 boulevard du Nord.
Entre 1874 et 1875, il fréquente le service du professeur TEISSIER à l’Hôtel-Dieu. L’élève PHILIPPE n’est pas un étudiant ordinaire et ses prises de positions contre certains traitements ou opérations prescrits par les médecins ne plaisent pas. Il est empêché de continuer ses études car accusé de « pratiquer une médecine occulte ».

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Il se marie le 6 octobre 1877 à l’Arbresle (Rhône) avec Jeanne LANDAR (1859-1939), fille de richissimes industriels lyonnais, propriétaire du domaine de Collonges. Ensemble ils auront 2 enfants: Victoire Jeanne (1878-1904) et Albert (1880-1881).
mariage 1

AD Rhône, 4E6002 Mariages L’Arbresle 1877 – p.5-6/10

Après son mariage, Nizier PHILIPPE continue de soigner et de guérir de manière miraculeuse un flot continuel de malades. Les médecins de Lyon lui intentèrent plusieurs procès pour exercice illégal de la médecine, malgré le fait qu’il ne demandait aucun honoraire. Nizier fut condamné à plusieurs reprises avec de faibles amendes.

accusation

De nombreux sites internet lui prêtent une carrière assez incroyable, ces titres et diplômes étant difficilement vérifiables. Que penser par exemple de ce doctorat de médecine conféré par l’Université de Cincinnati? Même dans l’hypothèse farfelue de cours par correspondance, parlait-il suffisamment bien l’anglais? Un document est effectivement disponible sur internet mais cela ne confirme absolument rien. Les autres éléments indiqués semblent plus probables.

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« Nul n’est prophète en son pays ». Cet adage convient particulièrement à Nizier. Si les médecins français ne veulent pas de lui, sa notoriété dépasse les frontières. Par ses relations martinistes (courant de pensée ésotérique), il côtoie du beau monde dont une femme qui lui présente les Grandes duchesses Militza de Monténégro (1866-1951, épouse du Grand-Duc Pierre de Russie) et Anastasia de Monténégro (1867-1929, épouse du Grand-Duc de Russie). C’est probablement grâce à elles qu’il reçoit le titre du « Grand Ordre du Monténégro » en 1901. C’est aussi grâce à cet entourage que sa renommée arrive aux oreilles du tsar Nicolas II. Ce dernier l’aurait rencontré à Compiègne le 20 septembre 1901. En 1902, Nizier se rend en Russie, à Tsarkoïe-Selo où la famille impériale l’avait demandé. Le tsar le nomme général d’une commission d’inspection sanitaire. Nizier n’y restera que quelques mois. Raspoutine prit sa suite auprès de la famille impériale.

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Les années 1904-1905 sont plus douloureuses. En août 1904, sa fille bien-aimée âgée de 25 ans décède brusquement. Il ne se remettra jamais de ce drame, « cette mort m’a crucifié vivant ». Nizier se retranche à l’Arbresle où il décède le 2 août 1905, à l’âge de 56 ans. Le lendemain de sa mort, un article de La Dépêche de Lyon annonce « Philippe fut un brave homme, qui, s’il ne guérit pas toujours, fit autour de lui beaucoup de bien. Sa libéralité était proverbiale, et bien des déshérités de la fortune le pleureront. »
acte de décès

AD Rhône, Décès 1905 L’Arbresle 4E 11669 p.8/14

tombe copie

Ses funérailles se déroulèrent le 5 août en présence d’une foule considérable. Sa tombe au cimetière de Loyasse est aujourd’hui encore un lieu de pèlerinage.

 

 

 

 

 

 

 

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Pour en savoir plus:

 

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