Quand un curé sauve l’honneur d’une jeune paroissienne

Contexte: Deux villages séparés par l’imposant Mont Ventoux.

En mars 1779, le curé Brémond de Malaucène (Vaucluse) envoie un courrier à son homologue de Vercoiran (Drôme provençale) afin d’aider une de ses jeunes paroissiennes…

Registre BMS de Vercoiran 1718-1792 p. 200 5Mi 314/R5 AD Drôme

Registre BMS de Vercoiran 1718-1792 p. 201 5Mi 314/R5 AD Drôme

Registre BMS de Vercoiran 1718-1792 p. 202 5Mi 314/R5 AD Drôme

Le mariage fut célébré le 18 mai 1779 à Malaucène

Mariage Malaucene

Registre des mariages 1775-1792 – Malaucène – AD Vaucluse p.20/66

Tout est bien qui finit bien, enfin du moins, aux yeux de l’Église…

Une tentative de mariage clandestin – Bédarrides -1748

 

Paroisse Catholique de Bédarrides – Mariages 1739-1761 p. 18/46 d

 » L’an 1748 et le 19 juin une femme qu’on a cru etre une nomée
Brigide Bouchere  a Orange est venue fraper par trois fois a ma porte
et m’etant mis a la fenetre, elle m’a prié de luy aller dire une messe a St etienne
disant qu’elle etait etrangere et souhaitait se retirer a la fraicheur, apres
avoir resisté d’y aller, ayant promis de l’aller dire pour un malade, j’y
ay consenti de fin, cette femme me propose toujours pour accomplir sa
neuvaine, je suis allé donc a la di(t)e chapelle en campagne avec cette femme
etrangere et deux clercs qui etaient le pere Claude Dunoy et le pere Joseph
Isnard, deux femmes du pays, la femme de German et la femme de Dominique
Nourry; un moment apres suivi Barthelemy Durrand et le pere Antoine
chartreux. Ayant commencé la messe X il rentra  dans l’eglise une fille
qu’on dit etre la niece de cette Brigitte fille d’un certain Marc Boucher
pour lors a Sarrians, et avec elle trois hom(m)es, ou jeunes hommes; il se mirent
tous aupres du balustre et apres l’ité missa est le jeune hom(m)e et la fille
s’avancerent aupres du marchepied de l’autel en ayant dit l’un après l’autre
a voix haute qu’ils se vouloient pour mary et pour femme; ils attendirent la
benediction que je donna par lot! voulant leur faire appercevoir que
je ne vouloi pas les unir ni les benir ni approuver leur mariage et
tout de suite ils sortirent pendant le dernier evangile de la chapelle
ou ils traversèrent les champs pour se rendre au chemin de  Sarrians. Les
deux témoins portant un fusil chacun, l’un des temoins s’appelle Jerome
Saurel cordonnier a Orange, l’autre temoin et le pretendu epoux sont inconnus.
Les personnes qui les virent passer sont François Marmillot et Esprit Touler
Ainsi la vérité. Vinard Vicaire

Lien vers le texte numérisé  AD Vaucluse, Paroisse catholique de Bédarrides, mariages 1739-1761 p. 18/46 d

 

Carte de Cassini Bédarrides-Sarrians

Pour aller plus loin:

  • AGRESTI Jean Philippe Les régimes matrimoniaux en Provence à la fin de l’Ancien Régime, Presse Universitaire d’Aix-Marseille, 2009 Lien vers le document
  • DUVILLET Amandine Du péché à l’ordre civil, les unions hors mariage au regard du droit (XVIe – XXe siècle) -Université de Bourgogne, 2011 Lien vers le document
  • M. DURAND de MAILLANE, 1761, Dictionnaire de Droit canonique et de pratique bénéficiale Lien vers le document

Lou Cacho fiò

Alègre! Alègre!

Mi bèus enfant, Diéu nous alègre!

Emé Calèndo tout bèn vèn …

Diéu nous fague la gràci de vèire l’an que vèn,

E se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens!

 

Frederic MistralDepuis septembre, je prends des cours de provençal avec Michelle. Un pur bonheur! Jeudi dernier, nous avons travaillé sur un texte de Frédéric Mistral, concernant la veillée de Noël. Je ne résiste pas au plaisir de vous en partager un extrait, dont la dernière phrase (ci dessus) résonne encore de nos jours lors du traditionnel repas familial de Noël.

 

 

 

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la « bûche de Noël », qui — c’était de tradition — devait être un arbre fruitier. Nous l’apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d’un bout, moi, le dernier-né, de l’autre ; trois fois, nous lui faisions faire le tour de la cuisine ; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en disant :

Allégresse ! Allégresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d’allégresse !
Avec Noël, tout bien vient :
Dieu nous fasse la grâce de voir l’année prochaine.
Et, que si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.

Et, nous écriant tous : « Allégresse, allégresse, allégresse ! », on posait l’arbre sur les landiers et, dès que s’élançait le premier jet de flamme:

À la bûche,
Boute feu !

disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.

– Frederic Mistral – Memòri e raconte – 1906

Bûche

Ainsi, la veillée de Noël commençait par la coutume païenne du Cacho-fiò, relative au solstice d’hiver. L’allumage rituel du calendau (bûche de Noël en provençal) correspondait au rite du feu neuf, le feu du premier soleil de la nouvelle année.

Après avoir fait trois fois le tour de la cuisine ou de la table (nappée de trois nappes blanches, là encore un symbole de la Trinité), le plus ancien et le plus jeune (lou caganis) de la maison portaient ensemble au feu une bûche d’un arbre fruitier coupé de l’année. Ensuite on pouvait se mettre à table pour le gros souper traditionnel (avec ses treize desserts). Dans cette société très superstitieuse, la bûche devait brûler trois jours et trois nuits. Une fois calcinée, elle devenait miraculeuse. Ses cendres et morceaux de charbon étaient ensuite placés dans les étables pour protéger le bétail des maladies.

Musée Arlaten - Arles

Quelles sont les traditions de vos régions?

Bonnes fêtes à tous et a l’an qué ven! 

Creche traditionnelle - JL BATTU

Creche traditionnelle – JL BATTU

Charles COTTAREL ou la force de caractère face à l’adversité…

Charles, Jeanne et Mélina

Voici un article que je prépare depuis longtemps.  Un article plus long qu’à l’accoutumée, mais c’est le moins que je puisse faire pour essayer de cerner ce personnage atypique.  Au départ, comme souvent, une légende familiale, l’épouse de cet oncle aurait été une martyre en Indochine, sans que personne ne puisse me dire son identité, de quoi aiguiser ma curiosité…

Cet article est aussi la vitrine de la richesse et de la chance que nous avons en France de bénéficier de services d’Archives compétents et variés.

Enfin, mettons de côté notre jugement contemporain de l’Histoire du colonialisme pour appréhender la vie de Charles, un français élevé dans une Société fière de son empire colonial qui n’a pas senti venir le désir d’émancipation des peuples indigènes. Autre temps, autre mœurs…

***

 

         Charles François Joseph COTTAREL nait le 27 février 1884 à Allex (Drôme). Son père, Charles, est employé comme cocher chez la baronne du village, depuis qu’il a quitté son village de Loisieux en Savoie dans les années 1875-1880.

Il y épouse Mélina LESTRAT, une jeune femme du village voisin d’Eurre, lingère, également au service de la baronne. Ensemble ils auront deux enfants : Charles en 1884 et Jeanne, née en 1886.

Charles père décède à 41 ans en 1890. Après ce décès prématuré et avec deux jeunes enfants à charge (6 et 4 ans), Mélina reste encore quelques temps auprès de la baronne en tant que lingère puis fait venir de Savoie Nizier COTTAREL, neveu de son défunt époux, pour reprendre la place de cocher laissée vacante (Mon AAGP).

 

Le miraculé de Lourdes

Charles COTTAREL à Lourdes

A 17 ans, en 1901, Charles est atteint de la tuberculose. Sa mère, très croyante, comprenant que son fils est condamné, décide en dernier recours de l’emmener à Lourdes, muni d’un certificat médical du médecin d’Eurre. Charles, Mélina et Jeanne arrivent en la cité miraculeuse le 3 juin 1901. Les Annales de Lourdes relatent les faits :

 

 

 

 

 

 

Carrière militaire

Fiche matricule de Charles, AD Drôme, bureau de Montélimar, classe 1904, matricule 110

D’abord dispensé de service militaire en 1904 par le bureau de Montélimar car fils unique de veuve, Charles intègre le 52e régiment d’infanterie d’octobre 1905 à septembre 1906.

Sa fiche matricule nous donne quelques renseignements physiques : blond, les yeux bleus, mesurant 1m77, il a une cicatrice à la joue gauche et sous le cou.

Charles s’engage ensuite pour 5 ans en octobre 1906 pour le 3e régiment d’Artillerie Coloniale et met les pieds pour la première fois en Cochinchine en octobre 1907.

Il passe premier canonnier servant en décembre 1910 et se réengage pour 5 ans. Il devient brigadier en juin 1912 et intègre le 5e RAC en décembre de la même année. Sa mère Mélina décède à cette période, le 17 aout à Allex.  Il passe à nouveau au 3e RAC en septembre 1913.

 La Première Guerre Mondiale

Charles est toujours en Cochinchine lorsqu’éclate la première guerre mondiale. Lors de ce conflit, le 3e Régiment d’artillerie coloniale combat « morcelé ». Une partie, le IIe groupe, a combattu dans l’Armée d’Orient. L’autre partie, dont dépend Charles, est envoyé sur le front Nord-Nord Est.

Après 3 ans sur le Front sans blessures, il est gazé le 19 mars 1918 dans le secteur du Mont Sans Nom (Marne). Charles est envoyé en convalescence pour 1 mois puis retrouve son régiment et le Front sur le même secteur. Il obtient le grade de maréchal des logis le 1er juillet. Gazé de nouveau le 15 aout, il sera de retour aux combats le 2 novembre 1918 et restera mobilisé jusqu’au 15 mars 1919.

Le Parcours de Charles durant la Première Guerre Mondiale reste flou. N’ayant pas connaissance de sa batterie, il m’est impossible de connaitre ses positions. En effet, le site Mémoire des Hommes regroupe pour le 3e RAC, les journaux de marche incomplets de 9 groupes, 156 batteries ainsi que de nombreuses sections de munitions. Seules quelques brides de son parcours sont racontées au fil de ses lettres.

Retour en Cochinchine  1919-1927

Carte de l’Indochine en 1922

Charles prend le bateau avec son régiment pour rejoindre la Cochinchine le 18 avril 1919 avec le 5e RAC. Il restera dans ce régiment jusqu’au 5 novembre 1920, date à laquelle il retrouve la vie civile.

Là-bas, il rencontre N’GUYEN Thi Van, issue de l’élite annamite, fille d’un indigène lettré, interprète de caractères chinois pour l’administration française en 1920.

 

 

 

 

 

 

Depuis 1921, Charles exerce la profession d’inspecteur de Messageries Fluviales de Cochinchine, et ce jusqu’en 1926. Créée en juin 1881 par Jules Rueff après l’échec d’un projet ferroviaire devant relier la Cochinchine au Cambodge, l’entreprise devient la plus puissante d’Indochine grâce à sa flotte de bateaux à vapeurs de rivières adaptés à la navigation des voies secondaires du Mékong.

Cathédrale de Saïgon

Les mariages mixtes ne sont pas bien vus, ni par les occidentaux, ni par les indigènes. Malgré tout, ils se marient civilement le 15 juin 1921 en l’inspection de My Tho.

Thi Van passe ensuite 3 mois cloitrée en l’Institut Sainte Enfance de Saïgon afin d’y apprendre les premières notions du catholicisme. Elle choisit de franciser ses prénoms, Jeanne Marie Joséphine et épouse religieusement Charles le 2 novembre 1921 en la cathédrale de Saïgon.

 

 

 

 

Charles réside très vraisemblablement à Allex chez sa mère avec son épouse à la fin de son contrat, durant quelques mois de mai 1927 à mai 1928. C’est à cette époque que des liens forts se tissent avec ses petits cousins dont Jean, mon arrière-grand-père, notamment lors du décès de Nizier, père de ce dernier et cousin de Charles, en 1927. Il embarque ensuite pour Saïgon et ne reviendra en métropole que vingt ans plus tard.

mai 1928-1947

De retour en Cochinchine, Charles et sa femme vivent durant deux décennies une vie de colons agréable. Ils possèdent une concession de 100 hectares de caoutchouc à Bung Binh (50 km de Saïgon) qu’il a obtenu a un prix préférentiel au titre d’ancien combattant, comme de nombreux européens.

Impliqué dans la vie sociale de Saïgon. Charles reçoit une récompense honorifique de la Mutualité pour services rendus en tant que secrétaire trésorier de la société de secours mutuels des médaillés militaires à Saïgon – Journal officiel de la république française, loi et décrets du 3 aout 1936. En 1947, dans une enquête de moralité versée à son dossier, le gendarme Marcel FUSIL précise que « d’après les renseignements recueillis près des autorités et des voisins de Saïgon, il jouit de l’estime de la population, et est bien considéré. ».

Le couple n’aura pas d’enfants.

carte zoom cochinchine

Journal La Croix – Aout 1934

 

 

De son côté, Jeanne, la sœur de Charles, en France, prend l’habit de religieuse au Monastère de la Visitation de Tarascon (31 août 1934).

 

Déjà de constitution pulmonaire fragile, les différentes intoxications aux gaz reçues durant les combats de la Première Guerre Mondiale affaiblissent Charles. Sa santé décline. Dès 1925, une commission de réforme lui attribue une petite pension pour « bronchite chronique consécutive à l’inhalation de gaz ». De commission en commissions (1925, 1927, 1929), le taux de pension augmente pour atteindre 100% en 1931. Verdict : « Pension définitive d’invalidité à 100% 6e degré pour tuberculose pulmonaire consécutive à une intoxication par gaz de combat« . Condamné au repos, alité, les médecins ne lui laissent que peu d’espoir. C’est à ce moment que toute la combativité de Charles se réveille. Il a bien reçu une médaille militaire en décembre 1929 pour ses états de service mais l’injustice est trop grande. Pourquoi avoir été « miraculé » à Lourdes pour finir ainsi ? Charles veut une reconnaissance de l’État Français pour ses souffrances, autre que pécuniaire. Il multiplie les courriers et souhaite recevoir la Légion d’Honneur.

« Condamné à mort par 4 docteurs successivement fin 31 – civils ou militaires – j’ai moins que quiconque le droit de compter sur demain et le pouvoir d’attendre, et parceque je ne voudrais pas quitter d’ici – ou quitter ce monde- sans les avoir eus en main, j’ose espérer que le chancelier comprendra ce qu’a d’émouvant, voire de tragique, ma situation et m’accordera la Priorité d’envoi de tout cela. Du fond de l’Âme, Merci cher compatriote et ami. » 2.09.1932

Le 13 aout 1932, le Général Vallier, après avoir fait prendre les armes à la garnison de Saïgon, remet les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur à Charles. 

Chevalier de la Légion d’Honneur

Villa Jeanne au Cap St Jacques

 

Cette reconnaissance de la Nation apaise quelques peu Charles. Le couple acquiert une propriété au Cap St Jacques en 1934, renommée la « Villa Jeanne ».

 

 

Pendant des décennies, Le Cap St Jacques était le point de passage obligé de tout voyageur se rendant en Indochine par bateau. Située à l’extrémité d’une petite péninsule, à 125 km au Sud Est de Saïgon, la ville doit son nom aux navigateurs portugais qui passèrent le long de cette côte au XVe siècle. La Cap est une station balnéaire et un centre militaire important. Au bord de la mer, les paysages ressemblent aux rivages méditerranéens. Les occidentaux se font construire des manoirs de type Art Déco, comme en témoigne la Villa Blanche, édifiée en 1898 pour le gouverneur Paul Doumer (président de la république de mai 1931 à mai 1932).

 

cap st jacques 1937

Le Cap St Jacques en 1937 – photo belleindochine.free.fr

La Seconde Guerre Mondiale

Au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, en 1939, Charles a 55 ans. Comme le reste de l’Indochine, le territoire de la Cochinchine est occupé par l’Armée du Japon. Fin juillet 1941, quatre cuirassés et douze croiseurs nippons apparaissent au large du Cap St Jacques. Les troupes débarquent le 30 juillet 1941.  Ils soumettent les troupes françaises d’Indochine mais laissent en place l’administration coloniale et le gouverneur général DECOUX nommé par le gouvernement de Vichy. Cinq ans plus tard, repoussés par la contre-offensive américaine, les japonais craignent que les troupes françaises ne tentent de les chasser d’Indochine. Ainsi, le 9 mars 1945, les japonais attaquent les garnisons françaises. 2650 soldats français sont tués, 3000 sont fait prisonniers et rejoignent des camps comme celui de Hoa-Binh. Parmi les 19 000 civils français, 3000 sont aussi internés. Les autres sont astreints à résidence forcée sous la menace de la Kempeitai (police politique impériale nippone). Ainsi Jeanne et Charles sont retenus prisonniers à leur domicile, sans possibilités de soins malgré la fièvre tenace qui clou Charles au lit du 9 mars au 5 avril 1945. Séparés brutalement le 6 avril 1945, ils se doutent bien que c’est la dernière fois qu’ils se voient. Charles est envoyé dans un camp à Saïgon. Il a 60 ans.

En aout 1945, au moment d’annoncer la capitulation, les japonais acceptent les revendications du gouvernement indépendantiste vietnamien à savoir le rattachement de la Cochinchine au reste du Vietnam. Hô Chi Minh prend le pouvoir au cours de la Révolution d’Aout. Le 25, il proclame à Saïgon un Comité à majorité communiste, présenté comme l’autorité légitime en Cochinchine. L’Indochine vit à l’automne 1945 une situation chaotique : le pouvoir Viet Minh est bien moins assuré en Cochinchine qu’au Tonkin et au Nord de l’Annam. Les groupes nationalistes s’agitent. Des français sont assassinés à Saïgon durant tout le mois de septembre, notamment durant la nuit du 24 au 25 septembre, où près de 300 personnes sont massacrées dans la cité Hérault, habitée par des fonctionnaires

Ce même jour, les Viêt Minh incarcèrent Jeanne au Cap, puis à Logdien et enfin à Baria, durant 3 mois. Son crime ? « Avoir trahi sa race, s’être faite volontairement chrétienne et française« . Puis l’ayant faite revenir au Cap, à la fin novembre, ils la décapitent sans autre forme de procès et jettent ses restes dans les marais de Ti Wan. Selon plusieurs témoignages et grâce à l’enquête de la commandante Torrès, ses derniers mots auraient été « Vous me couperez la tête mais jamais vous ne me séparerez de Cottarel. Vous verrez quand les français seront ici !« 

Débarqués en octobre 1945 et commandées par le Général Leclerc, les troupes françaises repoussent difficilement les Viêt Minhs et ont dû mal à reprendre l’Administration en main, faute d’hommes et de moyens.

Il est difficile de retracer le parcours de Charles durant cette période. « Emprisonné un mois par les japonais du 9 mars au 5 avril 1945, puis relégué à Saïgon en vue des camps de concentration, souffert le martyr à Saïgon du 6 avril 45 au 7 février 48 » Impossible de connaitre dans quelles conditions et quand Charles a appris le décès de son épouse. À sa libération Charles se retrouve démunit, « une épave … » selon ses propres mots. 

Sinistré total, devenu une épave, par les pillages des Viêt Minh, je ne puis pas même élever une stèle commémorative en la Mémoire de cette femme, que j’ai aimée de toutes les fibres de mon être, depuis 25 ans, et qui a emporté mon âme avec elle, au point que si je n’avais pas eu une sœur religieuse (…) et mes parents bien aimés qui dorment au cimetière de mon village natal (…), chrétiens sincères naguère, je me serais suicidé au véronal. Je ne puis pas rendre ce dernier devoir à mon épouse (et vous savez l’importance d’un tombeau pour les Amanites, bouddhistes ou chrétiens, eux qui honorent les âmes errantes de corps laissés sans sépulture … – C’est pourquoi les Viêt Minh, en jetant ma femme à l’eau au Cap après lui avoir tranché la tête en haine de la France, ont été cruels au delà de toute expression, vu leurs valeurs millénaires…) septembre 1947

Nous retrouvons Charles en 1946 dans un hôtel de Saïgon, n’ayant que sa retraite de sous-officier et sa pension de blessé de guerre comme revenus. Interdit d’accès sur ses terres, il est ulcéré lorsque l’État vietnamien lui en réclame les taxes foncières. De nouveau, il souhaite la reconnaissance de l’État Français.

 

 

 

 

1442335460-officier-de-la-la-gion-d-honneur-recto copie

 

Se sachant condamné, à bout de forces, Charles refuse d’être rapatrié avant d’avoir entre ses mains l’insigne d’Officier de la Légion d’honneur. Dès réception, il embarque sur le navire hôpital le Chantilly le 7 février 1948 en tant que rapatrié sanitaire. Charles arrive à Marseille le 4 mars, 20 ans après avoir quitté la métropole.

 

 

 

le Chantilly

Rapatriement et fin de vie

D’esprit combattif, Charles n’aura de cesse de vouloir faire reconnaitre que sa femme est « Morte pour la France », en écrivant à maintes reprises à M. Vaucelle, secrétaire général de l’office colonial du combattant à Saïgon, titre qu’elle obtiendra après de nombreuses enquêtes et contre-enquêtes en septembre 1947. Son nom est inscrit sur le mémorial indochinois de Valence.

Mémorial des Drômois et Ardéchois morts pour la France en Indochine 1940- 1956 / Valence

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Sa sœur Jeanne étant cloitrée au monastère de Tarascon (elle y décédera en 1954), Charles s’installe à Malaucène, au pied du Mont Ventoux, au printemps 1948 où vit sa plus proche famille, son petit cousin Jean (mon AGP).

Charles aura toujours pour rêve de retourner à Saïgon.

(…) Je suis domicilié en Cochinchine, propriétaire d’un terrain et d’une maison (en ruines mais n’importe), je ne suis que résident ici. Je fais le rêve de revoir la « Cochinchine ». 2 février 1951

(…) je ne suis que de passage en France, car je retournerai à Saïgon. 3 juillet 1951

Sa vie à Malaucène est difficile. La plupart du temps alité à domicile, Charles ne s’intègre pas à sa nouvelle vie et a beaucoup de ressentiment envers les français de métropole, surtout les fonctionnaires qui n’ont que faire d’un sinistré d’Indochine. Les relations sont tendues avec le secrétaire général du Comité des Anciens Combattants d’Avignon, M. Corsico Vilanova, qui le menace ouvertement: « Un autre préfet avait fait enfermer à vie à l’asile des fous du Vaucluse un autre rouspéteur ». Charles s’en plaint dans un courrier du 3 juin 1951 à M. Mialin, directeur de cabinet et commissaire de la République du Sud Vietnam.

Charles se bat alors pour recevoir l’insigne des Parents des morts pour la France, médaille qu’il reçoit des mains du maire de Malaucène le 16 juin 1951 après bien des courriers à l’Administration.

lettre charles juin 1951

Lettre de Charles à M. Vaucelle, secrétaire général de l’Office Colonial du Combattant à Saïgon – 25 juin 1951

« Ma (nouvelle ndlr) femme souffrait trop de me voir tant souffrir de cette … incompréhension (par euphémisme) métropolitain en égard aux « Morts pour la France » de l’Indochine. J’ai reçu le samedi 16 juin dernier l’Insigne des Parents des morts pour la France, grâce à vous, à votre chef Mr le Délégué, à Mr Mialin et le Général Chauson.
A tous Merci! Culte du souvenir.
Alité sur mon grabat depuis 7 mois passés, j’ignore le laps de temps qui me reste encore à passer sur terre, il est vraisemblable que ce sera bref. Que la pensée d’avoir adouci l’amertume au cœur d’un français, vous soit une noble et agréable satisfaction! Cordial respect – Cottarel

 

Acte de décès

 

Charles se remarie et redeviendra veuf par deux fois puis vit en concubinage avec son infirmière, près de laquelle il sera inhumé. Mes grandes tantes se souviennent de lui comme d’un homme alité et diminué dans les années 1955-1960. Elles se rappellent toutefois de sa voix de baryton, qu’il utilisait pour chanter … fait étrange pour un homme atteint aux poumons. Il décède à Malaucène le 28 novembre 1960, à l’âge de 76 ans.

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En résumé quel parcours ! Miraculé de Lourdes, Grand invalide de Guerre, trois fois veuf, chevalier puis officier de la Légion d’Honneur, Charles méritait bien un tel hommage. Difficile de cerner cet homme. À la lecture de ses lettres, Charles apparait comme un homme meurtri, à la fois fidèle à la Nation française, de par sa carrière militaire, mais se sentant la victime abandonnée de celle-ci, ayant mené une lutte pour la reconnaissance de ses sacrifices et de ses souffrances, comme bien des hommes de sa génération, face aux lenteurs administratives, au peu d’intérêt et d’empressement que peuvent porter parfois (souvent) les élites dirigeantes aux hommes qu’ils gouvernent.

Un parcours hors du commun à bien des égards, un homme passionné et passionnant, qui aura mené tous les combats de sa vie de front. Un homme dont le nom mérite de sortir de l’oubli, Charles COTTAREL, ce combattant de la Vie…

 

Cimetière de Malaucène. Deux erreurs sur sa plaque tombale: COTARE sans L et 1887 au lieu de 1884

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Cet article est amené à évoluer, l’enquête étant toujours ouverte sur certaines zones d’ombre de la vie de Charles

Titres, Distinctions et Insignes reçues par Charles COTTAREL:

  • Médaillé militaire – 1er décembre 1929
  • Chevalier de la Légion d’Honneur – 2 janvier 1932
  • Officier de la Légion d’Honneur – 25 janvier 1948
  • Insigne et Brevet des Parents des Morts pour la France remise le 16 juin 1951 par le maire de Malaucène.

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Remerciements:

Merci au Service Historique de la Défense pour m’avoir communiqué le dossier de Jeanne, au service des archives de Lourdes et à la mairie de Malaucène.

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Pour en savoir plus:

  • Journaux de marche du 3e RAC

2/7 – Les Poilus de St Saturnin lès Avignon et de Jonquerettes – classes 1901 à 1904

L’association de généalogie de St Saturnin lès Avignon vous propose de découvrir le parcours des poilus de notre paisible village provençal. Voilà des semaines que nous sommes sur leurs traces, de leur départ sur le Front, les accompagnant dans l’enfer des tranchées jusqu’à leurs derniers instants, au combat ou sur un lit d’hôpital. Bien entendu, les hommages nationaux se multiplient avec le centenaire de l’Armistice. Toutefois nous vous proposons de mettre en avant « nos » 48 poilus, en les présentant des classes les plus âgées aux plus jeunes. St Saturnin et Jonquerettes, ils y sont nés, ou y ont résidé. Ils y ont joué enfant, dans nos cours d’école, y ont emprunté nos rues ou travaillé dans nos champs, ont participé à la vie de notre village avant le Grand départ depuis la gare d’Avignon. Ils ont laissé derrière eux des enfants, des épouses, des parents. Leurs histoires sont les nôtres, il y a tout juste 100 ans. 

Aurélie BATTU, Régine CONFALONIERI et Jean Louis CRAPONNE

2ème épisode: des classes 1901 à 1904. ESTEVENIN Victor Jules, CHABRAN Ernest Casimir, MACHIN Joseph, ESTELLON Joseph Auguste, DUCRES Victor et GIRARD Albert

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Classe 1901: ESTEVENIN Victor Jules, mort à 37 ans

ESTEVENIN Victor Jules nait le 5 juin 1881 à St Saturnin. Fils de Joseph et de Marie Eugénie BLANC, cultivateur, il vit avec ses parents quartier des Confines en 1911.

Classé dans les services auxiliaires en 1904 pour faiblesse, la commission de réforme d’Avignon le juge apte au service armé en novembre 1914.  Victor est tout d’abord incorporé au 258e RI en décembre, puis intègre le 56e bataillon de chasseurs à pied, 8e section , en avril 1916.

Le 15 juillet 1918, son régiment est pris sous une violente canonnade dans le secteur de Festigny les Hameaux (Marne). Une des missions  de la 8e section consiste à former un front défensif sur la côte 208. Le bataillon lutte dans les sous-bois toute la journée. A 20h, l’ordre de repli est donné. Victor est tué lors de ce combat, comme 17 autres camarades. Ce jour là, son régiment compte également 15 disparus, 31 blessés et 3 intoxiqués. (récit du combat JMO 26N 830/4 p.56-62/120)

e

Matricule 652—Bureau d’Avignon– Mort pour la France—Son nom est inscrit sur le monument aux morts de St Saturnin ainsi que sur la plaque de la mairie et le livre d’or de la commune.

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Classe 1902: CHABRAN Ernest Casimir, mort à 34 ans

CHABRAN Ernest Casimir, fils de François et de Marie Appolonie BESSAC, est né le 25 juin 1882 à Vacqueyras.  Après son service militaire en Tunisie, Ernest exerce le métier de maréchal-ferrant à Lyon, avant de s’installer dans le Vaucluse  et d’épouser Marie Antoinette TALON au Pontet le 23 novembre 1912. Leur fille Jeanne Rosalie nait en aout 1913. La famille  s’installe aux Valayans en mai 1914.

Ernest est mobilisé en aout 1914 et est incorporé au 258e RI d’Avignon. Son frère Fernand François CHABRAN (classe 1906) et son beau frère de Gabriel CEBE (classe 1893) sont également mobilisés.

Son régiment est engagé dans la bataille de Malancourt en mars 1916. Ernest disparait lors de ces combats le 20 comme de nombreux camarades de régiment originaires de Provence, tués ou capturés.

Le 20 mars 1916, vers 7heures du matin, commença le bombardement excessivement violent par obus et torpilles de nos positions du bois et à l’est du bois. Les abris construits avec des rondins étaient insuffisamment résistants, et au bout de quelques heures, les tranchées étaient complétement bouleversées et démolies. De nombreux hommes étaient ensevelis dans leurs abris. Les avions allemands, qui survolent seuls nos lignes sur le bois, règlent le tir sans être gênés, et l’absence de feuilles aux arbres facilite leur travail de réglage. Les tranchées de première ligne, si bie organisées pour des attaques par surprise, n’étaient plus que trous d’obus et abris effondrés. Cette ligne de tranchées ne pouvait plus offrir la moindre résistance et cependant, quelques allemands, vers 14h30, après un « Trommel Feuer » formidable, attaquèrent les tranchées occupées par le 258e avec des jets de liquide enflammé; ils trouvèrent devant eux des poilus, qui ayant pu échapper au bombardement, arrêtèrent leur marche en avant et leur causèrent des pertes sensibles.

Sa femme demandera des renseignements sur une possible captivité auprès de la Croix Rouge. Il est déclaré comme étant décédé ce jour en janvier 1919.

Matricule 534—Bureau d’Avignon– Son nom est inscrit sur le monument aux morts de St Saturnin, ainsi que sur la plaque de la mairie et le livre d’or de la commune

 

 

 

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Classe 1902: MACHIN Joseph, mort à 36 ans

Machin JosephMACHIN Joseph, fils d’Émile et de Léonie GAUDOT, ainé de 7 enfants, est né à Brion (Saône et Loire) le 6 novembre 1881. En 1906, papetier à Gromelle, il vit à Vedène avec sa femme Philomène TUCELLI et leurs deux enfants Émile (1902-1983) et Louise (1904-1993). Trois autres enfants verront le jour avant sa mobilisation: Jean Marie (1907-1907), Sauveur (1908-1909) et Francis Albert (1912-).

A la mobilisation générale, il intègre le 58e RI d’Avignon. Après avoir pris part avec son régiment aux combats de Dieuze et de la Marne (1914), à l’offensive de Champagne (1915) et à la guerre des tranchées de Verdun (1916), Joseph et le 58e RI sont envoyés sur le Front d’Orient. Parti de Marseille pour Salonique en janvier 1917, le 58e passe par le secteur d’Osin, d’Athènes et se fixe à l’ouest de Monastir fin juillet 1917.  Le terrain est difficile puisque très rocheux et les « tranchées » font à peine 80cm de profondeur. Joseph est blessé par un éclat de torpille le 4 aout. Il décède au poste chirurgical le 14 aout 1917 près de Bitola  (ex Monastir / Macédoine actuelle). Son corps est enterré dans le cimetière militaire de Bitola (tombe individuelle 5279).

Matricule 534—Bureau d’Avignon– Mort pour la France—Son nom est inscrit sur le monument aux morts de St Saturnin, sur le livre d’or de la commune et sera ajouté à la plaque commémorative de la mairie (à cause de l’enregistrement du décès tardif)

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Classe 1903: ESTELLON Joseph Auguste Mamert, mort à 31 ans

ESTELLON Joseph Auguste (Augustin) Mamert, fils de Laurent Abel et de Joséphine BOURGET, frère de Joseph Étienne Mamert, est né à Drignac (aujourd’hui renommée Ally – Cantal) le 14 juin 1883.  Il vit avec sa famille à Courthézon quand,  alors étudiant, il s’engage volontairement  dans l’Armée pour trois ans en novembre 1902.

Joseph devient second canonnier conducteur en novembre 1902, puis brigadier fourrier en janvier 1904 et maréchal des logis le 4 octobre 1904. Il se réengage  pour un an en aout 1905, puis pour un an de plus en 1906, et enfin pour deux ans supplémentaires en novembre 1907. Joseph obtient le grade de maréchal des logis fourrier en juin 1908. Il choisit de poursuivre sa carrière militaire et de compléter par la théorie ses acquis du terrain. Il est nommé élève officier en octobre 1908 et est admis à suivre les cours de l’école militaire de l’artillerie et du Génie.

Joseph est promu sous-lieutenant par décret en septembre 1909 au 6e régiment d’artillerie puis obtient le grade de lieutenant le 1er octobre 1911. Il intègre ensuite le 55e régiment d’artillerie en janvier 1912.

Concernant sa vie privée, Joseph épouse Amélie SANDRIN le 11 juillet 1907 à Courthézon. Le couple a un fils, Abel, (1907) et une fille Marie Madeleine (1909).

A la mobilisation générale, Joseph encadre les recrues au dépôt. Le régiment prend le train et remonte la rive droite du Rhône. Il passe par Lyon, Dijon, Neufchâteau et Mirecourt, puis enfin Vélize. Le régiment se rassemble dans les environs d’Haroué. Les différends groupes d’artillerie ont pour mission de préparer la marche de l’infanterie dans le village de Montcourt. Le premier feu se tient le 14 aout 1914. Le 16, après deux nuits passées sur le champs de bataille sous la pluie, le régiment rassemblé passe la frontière (Lorraine annexée).  L’ennemi continue sa retraite, trop rapide de l’avis de certains. Le 18, le régiment se trouve en batterie dans les environs de Dieuze. Derrière eux, les étangs de Lindre, par devant se trouve les pentes boisées de Bénestroff. L’infanterie est arrêtée par l’ennemi qui a ajouté aux défenses naturelles une organisation puissante. Des tranchées bétonnées et une importante artillerie le protègent. Pendant toute la journée, des avions ennemis survolent à faible hauteur les positions françaises, réglant par fusées le tir dont la précision croit sans cesse. Les pertes sont lourdes. Pas d’autre abri que celui offert par le matériel, et ce durant deux jours. C’est le 19 que Joseph, lieutenant de la 1ère batterie, est mortellement atteint par un obus à son poste de combat. C’est le premier officier tué au régiment. C’est aussi un des premier poilu saint-saturninois à tomber.

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Matricule 653—Bureau d’Avignon– Son nom est inscrit sur les monuments aux morts de St Saturnin et de Courthézon, sur le livre d’or de Courthézon, et sur les  plaques  commémoratives des deux mairies.

Dossier Légion d’Honneur non retrouvé (contrairement au dossier de son fils Abel qui a lui aussi obtenu la Légion d’Honneur/ enseigne de vaisseau 2nde classe en 39-45). Absent du tableau d’Honneur (L’Illustration) – Historique du 55e RAC—sans date—disponible sur Gallica

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Classe 1904: DUCRES Victor Marius, mort à 31 ans

DUCRES Victor Marius, fils de François Xavier et de Sylvie GOUBET, frère d’Henri est né le 22 novembre 1884 à St Saturnin. Sur le recensement de 1911, il est domicilié avec sa mère quartier des Grandes Terres et exerce le métier de maçon. Victor épouse Émilie Julie LAFFONT à St Saturnin le 26 aout 1911. Leur fils Augustin nait en aout 1912.

Lors de la mobilisation générale, Victor est incorporé au 58e RI d’Avignon en décembre 1914 puis passe au 141e RI de Marseille en mars 1915. Victor intègre ensuite le 415e RI. Il est cuisinier en seconde ligne avant de passer en première ligne fin aout 1915.  Il est tué à Perthes les Hurlus (Marne) le 25 septembre 1915, d’une balle dans la tête.  (sur sa fiche matricule, son décès est noté au 2 octobre 1915 bien que sur le JMO du régiment sont nom n’est noté pour aucune des deux dates).

Victor écrivait chaque jour à sa femme. Toutes ses lettres ont été conservées par son épouse, puis son fils Augustin et aujourd’hui son petit fils Jacques.

Matricule 616—Bureau d’Avignon– Mort pour la France—Son nom figure sur le monument aux morts de St Saturnin ainsi que sur les plaques de la mairie et de l’église ainsi que sur le livre d’or

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Classe 1904: GIRARD Albert

GIRARD Albert, fils de Claude et de Virginie COURTIL, nait à Avignon le 19 juillet 1884. Journalier puis ouvrier d’usine chez les frères PICHAT, il épouse Joséphine ESTELLON le 14 avril 1910 à St Saturnin. En 1911, il vit quartier des Grandes Terres avec sa femme et ses enfants, Claudine née en 1910 et Félix né en 1913.

A la mobilisation générale, il incorpore le 258e RI d’Avignon au poste de clairon. Il est signalé disparu dès le 29 septembre 1914 à St Mihiel (Marne) sur sa fiche matricule mais son décès est antérieur puisque fixé au 20 septembre 1914.

Sa femme demande une enquête auprès de la Croix-Rouge et obtiendra une réponse négative quant à une hypothétique captivité 8 mois plus tard.  Il faudra attendre un jugement déclaratif du tribunal d’Avignon en date du 17 novembre 1920 pour que son décès soit reconnu et noté sur les registres communaux.

Matricule 653—Bureau d’Avignon– Mort pour la France. Son nom est inscrit sur le monument aux morts de St Saturnin ainsi que sur la plaque de la mairie et le livre d’or de la commune.

 

 

 

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A suivre …

1918. Du deuil national à la mémoire locale – St Saturnin lès Avignon

1/7 – Les Poilus de St Saturnin lès Avignon et de Jonquerettes – classes 1893 à 1900

4 novembre 1918: il y a 100 ans, Claire Béatrix PONS succombait à la grippe espagnole

 

 

 

Claire Béatrix PONS, mon arrière arrière grand-mère, nait le 1er février 1875 à St Saturnin lès Apt, ferme de Garbis. Elle est la fille ainée de Joseph et de Marie Rose PONS, cultivateurs dont les familles sont établies au village depuis plusieurs générations.

Claire rencontre Philippe BOURGUE, ferblantier d’Apt, probablement lors du mariage de sa cousine Rose GAILLAC (elle même voisine de Philippe) à Marseille le 25 juin 1903. Ils se marient à Apt le 9 novembre 1907. Claire est alors âgée de 32 ans. Depuis l’abandon du costume traditionnel vers les années 1880, la mariée était vêtue d’une robe blanche, la tête couverte d’un voile retenu par une couronne de fleurs d’orangers, qui était ensuite conservée sous un globe dans la chambre à coucher des époux.

Rue des Marchands, Apt – 1905

Après leur mariage, le couple s’installe au n°5 rue des marchands à Apt, où Philippe possède son atelier de ferblanterie. Leur fille Marie Rose naît peu de temps après, le 23 septembre 1908. Le couple mène une vie confortable de commerçants.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Claire et Fortuné avant la Guerre

Fortuné PONS, frère de Claire, célibataire, est mobilisé le 3 aout 1914. Alors âgé de 38 ans, il intègre le 118e Territorial d’Avignon. Philippe, né en 1864 et âgé de 50 ans échappe à la mobilisation.

 

 

 

 

 

 

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La fin de l’année 1918 apporte un soulagement quant à la fin imminente de la guerre. Mais au même moment, une épidémie meurtrière sévit en Provence, (et pas seulement), épidémie arrivée en France avec les troupes américaines selon toute vraisemblance et qui se propagea rapidement à toute l’Europe.

Alors que les pays belligérants avaient établi un « black-out » sur l’épidémie pour ne pas alarmer les populations, l’apparition de la maladie à Barcelone en mai et juin, puis bientôt dans toute l’Espagne, pays non touché par la guerre, ne fut pas dissimulée par la presse, qui révéla que le roi et la plupart de ses ministres étaient atteints. Ainsi, les journaux français parlaient de la « grippe espagnole » qui faisait des ravages en Espagne sans mentionner les cas français qui étaient tenus secrets pour ne pas faire savoir à l’ennemi que l’Armée française était affaiblie. Ce fut la raison pour laquelle cette épidémie fut alors connue dans le monde sous le nom injustifié de « grippe espagnole ».

Nombre de décès grippaux pour 10 000 hab. (sept 1918—avril 1919)

L’épidémie commence fin août, sévit durant l’automne et décline en décembre. Le pic de la mortalité est atteint mi-novembre. Bien que la famille PONS – BOURGUE ait été relativement épargnée par la Grande Guerre puisqu’elle ne compte aucun décès dans les tranchées, elle est toutefois atteinte par l’épidémie.

Est-ce,  comme me l’a rapporté Marie Rose Bourgue, son père qui l’aurait amené dans ses bagages en revenant de la foire de Marseille, ou bien la proximité avec certains voisins malades, ou encore, et c’est bien plus plausible, Fortuné, tombé malade dans les tranchées comme indiqué sur sa feuille matricule sans indication de la maladie, envoyé se faire soigner dans son foyer, les hôpitaux militaires étant submergés ?  En effet, la grippe espagnole touche beaucoup les soldats, victimes épuisées par près de 4 ans de combat dans les tranchées. La grippe aurait touché 402 000 soldats de septembre à novembre, et la mortalité aurait été de 30 282 cas soit 7.5%.

Le 29 septembre 1918, Fortuné est évacué malade (il ne retournera dans son unité que le 4 décembre, après l’Armistice).

Claire et Marie Rose tombent malades à leur tour. Un petit lit est installé dans la chambre parentale et les deux malades, côte à côte sont soignées avec les remèdes du temps. La maladie commençait de façon très classique, après une courte incubation de 24 à 48h, par une hyperthermie brutale atteignant souvent 40°C ou plus, des céphalées, des courbatures, des frissons et une rhinopharyngite. Les formes bénignes se limitaient à ces symptômes. Mais pour d’autres patients, des manifestations pulmonaires graves s’installaient rapidement, parfois dès les premières 24h, voire même avant les signes typiques de la grippe, ce qui rendait le diagnostic difficile. Une atteinte rénale sévère, des signes cérébraux, somnolence ou délire, étaient fréquents. L’état de Claire empire et elle décède le 4 novembre 1918 à l’âge de 43 ans. Alitée près d’elle, Marie Rose, âgée de 10 ans, en réchappera, mais restera marquée à vie par cet épisode.

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Les réactions de l’opinion publique, sont restées longtemps étonnamment discrètes. Aucune panique comme celles qu’avaient provoquées les épidémies de choléra du siècle précédent, pourtant moins mortifères. Il est vrai que le public était peu informé de l’extension et de la gravité de la maladie puisque les journaux avaient l’ordre de ne pas en parler. Les familles s’inquiétaient beaucoup plus des risques que couraient les maris et les fils sur le front. Et puis l’Armée allemande était en repli sur tous les fronts et l’on entrevoyait la fin de la guerre. Les bonnes nouvelles occultaient les mauvaises. Ainsi, le 6 juillet 1918, les lecteurs du Matin pouvaient se réjouir car les français avaient un nouvel allié. « En France, (la grippe) est bénigne ; nos troupes, en particulier, y résiste merveilleusement. Mais de l’autre côté du Front, les Boches semblent très touchés. Est-ce le symptôme précurseur de la lassitude, de la défaillance des organismes dont la résistance s’épuise ? Quoi qu’il en soit, la grippe sévit en Allemagne avec intensité. »

Quel bilan ? 1 milliard de malades, 20 à 40 millions de morts à travers le monde, près de 408 000 victimes en France. C’est dans le quart Sud Est de la France que la grippe sévit le plus durement. Les statistiques préfectorales indiquent que le département voisin des Hautes Alpes fut le plus touché avec 101 décès pour 10 000 habitants. Retenons qu’en quelques mois, la pandémie fit plus de victimes que la Première Guerre Mondiale.

Décès grippaux pour 10 000hab/département (sept 1918-avril 1919)

Acte de décès de Claire PONS

Pour en savoir plus:

– Une tragédie dans la tragédie, la grippe espagnole en France (avril 1918-avril 1919) https://www.persee.fr/doc/adh_0066-2062_2001_num_2000_2_1982

1918. Du deuil national à la mémoire locale – St Saturnin lès Avignon

Dans le cadre de recherches sur les poilus de St Saturnin lès Avignon (Vaucluse) par l’association de généalogie locale dont je suis membre, la mairie nous a ouvert les portes de leurs archives. Nos recherches nous permettent de retrouver un dossier très instructif concernant le monument aux morts et les attentes de la population.
Tout d’abord, quelques chiffres sur l’impact de la Grande Guerre à St Saturnin : sur une population de 1281 personnes en 1911, plus de 300 hommes ont été mobilisés, 45 poilus nés ou domiciliés dans la commune en 1914 ont été tué et 33 noms sont inscrits sur le monument aux morts communal. Pourquoi une telle différence ? Pour être inscrit sur le monument aux morts et sur le livre d’or d’une commune, il fallait soit y être né, soit y avoir été domicilié à la déclaration de la guerre et être reconnu « Mort pour la France ». De nombreux soldats ont pu être inscrits dans plusieurs villages et d’autres furent oubliés. Notons le cas d’un poilu non mort pour la France mais inscrit sur le monument du village.

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Le monument aux morts
La décision de construire un monument aux morts n’est pas une obligation légale pour les municipalités. Toutefois, face à l’élan collectif des citoyens et surtout face au traumatisme d’un conflit sans précédent, les communes, même les plus modestes, se décident à honorer leurs soldats et leurs sacrifices, qui ne peuvent être traités de manière anonyme.  Il en résulte que ces monuments honorent les combattants plus que la Victoire en elle-même.
La réalisation d’un cénotaphe (monument mortuaire n’abritant aucun corps) obéit à une procédure administrative stricte. Après la désignation d’un Comité qui a en charge le choix du sculpteur et la collecte des fonds, le projet de construction doit faire l’objet d’une délibération du conseil municipal. Celle-ci est soumise à l’approbation préfectorale. Le projet doit ensuite recevoir l’accord d’une commission d’examen créée au niveau départemental pour veiller à l’esthétique des projets. Les archives municipales de St Saturnin conservent les courriers de chaque étape.
L’été 1919 est une période de transition, comme tout lendemain d’armistice. Bien que les classes 1912-1913 soient démobilisées à cette période, les classes suivantes ne regagneront leurs foyers qu’en 1920-1921. Et pourtant, le travail de mémoire s’organise déjà.
Deux semaines après la signature effective du traité de Versailles (28 juin 1919), le défilé du 14 juillet est l’occasion de rendre hommage à l’ensemble des troupes françaises et alliées qui ont combattu ensemble pendant le conflit. La première manifestation officielle se déroule le dimanche 13 juillet après midi. Les maréchaux Pétain, Joffre et Foch reçoivent des épées et des fourragères sont distribuées à quelques régiments.
Ce même jour à 16h, se tient à St Saturnin une séance du Conseil municipal durant laquelle l’ouverture des souscriptions est décidée ainsi que la création d’un comité composé de 7 délégués. Lors de ce même conseil municipal est voté un budget de 500F pour l’érection du monument.
Aux enfants de la Commune tombés au champ d’Honneur. M. Guichard, conseiller municipal remplissant les fonctions de Maire de la Commune déclare que pour honorer la mémoire des enfants de la Commune tombés pour la France, le Conseil Municipal a tenu à faire appel à tous ses administrés dans le but d’organiser une manifestation en vue d’aller déposer au cimetière une palme à l’endroit même où sera érigé le monument commémoratif.
Pour couvrir les frais de l’érection de ce monument, le Conseil vote la somme de 500 francs et décide que les personnes qui auront mission de recevoir les souscriptions seront prises en dehors de l’Assemblée communale et désigne à cet effet les personnes ci-après : Fournion, curé, Kierren, chef de gare, Chauvet, directeur des écoles laïques, Beynet, retraité, Pellen, retraité, Valentin, directeur de l’usine de Gromelle. Les fonctions de trésorier seront dévolues à M. Pangon, receveur des Postes de la Commune. 

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St Saturnin lès Avignon le 16 juillet 1919.  
Monsieur et cher concitoyen,
J’ai l’honneur de vous informer que par décision du Conseil Municipal en date du 13 juillet dernier, vous êtes désigné pour recueillir le montant des listes de souscription ouvertes en vue de l’érection d’un monument aux enfants de la Commune tombés au Champ d’honneur. J’ose espérer que vous daignerez accepter la mission qui vous est confiée, ce dont je suis personnellement très heureux. Veuillez agréer, Monsieur et cher concitoyen, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
P. le Maire A. Guichard 
Ensuite, peu après 17h, un cortège officiel conviant les présidents de secours mutuels, les fonctionnaires, les combattants revenus du Front et les familles des poilus décédés se rendent au cimetière afin d’y déposer une palme à l’endroit où sera élevé le monument commémoratif.
C’est avec une tristesse profonde et une grande émotion que je me fais un devoir à cette heure tant au nom de la Commune qu’au nom du Conseil Municipal de venir honorer de vos regrets et des nôtres l’installation provisoire où se dressera le monument commémoratif des enfants tombés en héros durant la guerre 1914 à 1918. Ces enfants ont accompli un acte de patriotisme et de civisme dont le pays et la France entière ont à vous remercier. Par cette première manifestation qui a en son retentissement dans toutes les communes de France, nous venons établir d’une façon définitive une tradition qui est digne de rester dans nos mœurs, parce qu’elle s’inspire de cette haute conception de solidarité qui veut que les liens toujours plus étroits unissent non seulement les vivants entre eux mais encore les vivants aux morts, pour que le patrimoine du présent et de l’avenir soit riche de tout l’acquis du passé. Les générations qui nous suivent arriveront à se rappeler que c’est dans une même vénération de ceux qui furent, à une époque bien douloureuse de bons citoyens et de bons soldats. C’est aussi la raison pour laquelle le nom de ces héros seront gravés sur une plaque à seule fin que le souvenir glorieux en soit perpétué. Puisse l’évocation de ces souvenirs, puissent les regrets que ces enfants emportent avec eux, adoucir le chagrin des nombreuses familles victimes de cette maudite guerre. Au nom de la Commune, au nom du Conseil Municipal, j’adresse à ces « Morts glorieux » un suprême adieu. 
La mairie dispose d’une enveloppe réglementée. En effet, la loi de finances du 31 juillet 1920 fixe les conditions des subventions accordées par l’État pour aider les communes à financer les monuments aux morts. Des barèmes sont établis, accordant une subvention proportionnelle au nombre de poilus décédés par rapport à la population communale de 1914. Dans le cas de St Saturnin, en se basant sur le recensement de 1911 (1281 habitants), les poilus décédés reconnus Morts pour la France (32) représentent 2.5% de la population totale. La mairie accorde une subvention de 500 F.
Les souscriptions sont ouvertes à la population à partir du 20 juillet 1919. Le maire écrit lui-même aux st saturninois ne résidant plus sur la commune, pour leur faire part du projet et demander des dons. Des lettres sont adressées à Oran, Béthune, Paris, Eyragues…
Monsieur et cher compatriote,
Un groupement s’est formé à St Saturnin lès Avignon pour élever un monument à nos compatriotes morts pour la Patrie et aux combattants de la grande Guerre. Ce groupement fait appel à la générosité de tous ceux qui comme vous, n’ont pas oublié leur petite patrie ou ont des biens d’affectation dans notre cher St Saturnin. Nous venons donc solliciter votre participation à cette œuvre dont le but est de perpétuer le souvenir de nos glorieux héros. Ce monument rappellera aux générations futures la vaillance et le courage de leurs ainés. Persuadé que, fidèle au souvenir de ceux que nous pleurons et admirons, vous répondrez à notre appel, nous vous adressons d’avance nos plus sincères remerciements.
Ainsi, contrairement à ce que nous pouvons penser, les monuments aux morts ont été largement financés par la population. En ce qui concerne St Saturnin, 360 donateurs ont participé au projet avec des dons à la hauteur de chacun, allant de quelques centimes à plusieurs centaines de francs (le directeur des Papeteries Chancel – Gromelle, adresse un don de 1000 francs dès le 12 aout 1919).

Le Comité approche dans un premier temps un groupement d’artistes composé de l’architecte Selvais, du peintre CAZOT et du sculpteur Honoré qui propose la réalisation d’un monument pour la somme de 5500 F.
Le monument d’une hauteur de 4m et d’une largeur à la base de 3.50 sera exécuté en pierre dure du pays ; les frises, tableaux et motifs décoratifs seront en céramique de couleur posée au ciment dans la pierre préalablement défoncée. Les fondations en béton de cailloux et mortier de chaux hydraulique reposeront sur le bon sol naturel supposé à 0.50 de profondeur. La décoration céramique étudiée spécialement pour le monument comportera des guirlandes et couronnes de feuillage enrubannés, des attributs militaires, casque, médaille militaire, croix de guerre et de la légion d’honneur, 1 tableau céramique avec inscription des noms des héros tombés au champ d’honneur. Une inscription dédicace, ainsi que celle indiquant, s’il y a lieu, les noms des organisateurs, sera également appliquée sur le monument.  Le monument pourra être complétement exécuté pour une somme approximative de cinq mille cinq cents francs (5500). Un projet définitif sera exécuté, avec les modifications que les organisateurs pourraient éventuellement demander, ainsi que les inscriptions qui doivent y figurer, et le montant des dépenses arrêté à son exacte valeur suivant les prix du pays, matériaux et ouvrages. 
Paris le 8 novembre 1919
Aucun document dans les archives municipales n’indique la raison de l’abandon de ce projet.
Le comité se rapproche ensuite du sculpteur d’origine anglaise Vernon BLAKE (1875-1930), ancien directeur de l’Académie anglaise à Rome, installé aux Baux de Provence, auteur de plusieurs monuments aux morts dans le département voisin des Bouches du Rhône (Eyragues, Maussane les Alpilles) et qui réalisera par la suite les monuments aux morts de Plan d’Orgon et de Lauris (Vaucluse).
Un devis en date du 2 mars 1921 détaille son projet : Sculpture d’une figure de militaire (1m80) ; piédestal conformément à la maquette, béton, pierre et toutes fournitures ; gravure de 33 noms et prénoms, pose béton etc. Cinq mille trois cents neuf francs 85 cents Il est entendu que le sculpteur recevra en plus le montant de la subvention du Conseil Général (500F) portant le total à 5809F 85 cts.
La silhouette du soldat a été réalisée à partir d’une photo d’un poilu st saturninois blessé en juillet 1918, Gaston Lassia.

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Une fois le projet choisi par le Comité, la procédure administrative suit son cours. Le Maire adresse un courrier au Préfet en date du 20 février 1921
Monsieur le Préfet, Au nom de la municipalité, j’ai l’honneur de solliciter l’autorisation d’élever sur le territoire communal un monument commémoratif aux soldats de la commune morts pour la Patrie. L’emplacement choisi est la petite place qui est devant la Mairie. Le sculpteur choisi est Monsieur Vernon Blake, ancien directeur de l’Académie anglaise à Rome, et dont plusieurs monuments aux Morts ont été acceptés dans le département de Vaucluse ? (Maussane, Eyragues). Le monument est une figure de « Poilu » en ronde bosse avec son piédestal. Sont uniquement gravés, sans aucun signe, les noms des morts et l’inscription : Morts en défendant la France. Le total des frais est entièrement couvert par une souscription publique : 4809F 85 cts et un crédit au budget communal 500F soit 5309.85F.
Le dossier passe alors devant une commission préfectorale, chargée notamment de veiller au respect de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, interdisant d’apposer des signes religieux sur les monuments ou emplacements publics, à l’exception des édifices du culte, des cimetières ou des monuments funéraires. En Vaucluse, cette commission  est composée de 8 membres dont le peintre avignonnais Claude FIRMIN, 2 professeurs de dessin, 1 conservateur de musée et 1 architecte.  Le dossier de St Saturnin reçoit un avis favorable après examen et discussion des croquis le 23 avril 1921.
Dès l’annonce de l’acceptation du projet, le Maire demande au Conseil Municipal de désigner un nouvel emplacement pour l’élévation du Monument. Initialement prévu au cœur du cimetière, comme annoncé lors du discours du 13 juillet 1919, le choix se porte finalement sur une place située face à l’entrée de la Mairie, le long de la route principale traversant le village. Les raisons de ce changement d’emplacement ne sont pas connues. Cette décision est vivement critiquée par les familles de poilus, non consultées, qui envoient au Maire une pétition. Devant leur mobilisation, une enquête est menée afin de mesurer l’impact financier du retrait de leur soutien. Devant leurs faibles donations (132F), le choix du Conseil municipal est maintenu. Le monument sera bien élevé face à la mairie. Ambiance….

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Les soussignés ; Pères, Mères, frères ou parents de nos chers Morts de la grande guerre avons le regret d’exposer à Monsieur le Maire et à tous les membres du Comité du Monument à élever à la gloire de nos héros de St Saturnin, qu’ils auraient dû être consulté sur l’emplacement à désigner pour recevoir le dit monument. Ils ont appris par la rumeur publique qu’il a été question d’élever ledit monument sur une place publique de St Saturnin, emplacement qui ne convient pas du tout au plus près intéressés et aux soussignés. Le cimetière seul lieu de repos, de solitude et de prières conviendrait parfaitement à recevoir ce monument qui en doit être inauguré que pour perpétuer la mémoire et le sacrifice de nos soldats disparus. Les soussignés protestent donc énergiquement et de toute la force de leur cœur meurtri, sur la désignation d’une place publique comme emplacement à recevoir le monument en question et espèrent que le Comité comprenant leur réclamation et y faisant droit, voudra bien revenir sur sa première détermination. Ils doivent y ajouter que si leur demande n’était pas écoutée, ils se croiraient dispensés d’ores et déjà d’assister à la cérémonie de l’inauguration. Les soussignés saluent respectueusement Monsieur le Maire et tous les membres du Comité et apportent leurs signatures ci-dessous.
Le monument aux morts de St Saturnin lès Avignon est inauguré le dimanche 17 juillet 1921 à 16h, sur la place devant la mairie. Outre la population locale, sont invités les sénateurs radicaux Louis Serre et Louis Tissier, les députés Louis Guichard (radical), Édouard Daladier (radical, président du Conseil en 1933-1934/ 1938-1940), Isidore Méritan (indépendant) et Alexandre Blanc (socialiste). Le monument sera déplacé dans les années 2000 sur une autre place du village, à l’est, pour plus de commodités.

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Le livre d’or
Par la loi du 25 octobre 1919, « relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande guerre », l’État lance le projet d’un Livre d’or comprenant les noms de tous ces héros anonymes, qui serait déposé au Panthéon. Le ministère des Pensions, nouvellement créé, est chargé d’établir, à partir du fichier existant, la liste officielle des Morts pour la France de chaque commune. Ils sont adressés en 1929 à chaque maire pour vérification et amendement, d’où de nombreux échanges de courrier, un flou certain existant quant aux personnes qui devaient être mentionnées sur ces registres : devaient-ils être natifs de la commune, y demeurer lors de la mobilisation ?
Le Ministre des pensions à Monsieur le Maire
J’ai l’honneur de vous rappeler que la loi du 25 octobre 1919 a ordonné le dépôt au panthéon de registres contenant les noms des militaires Morts pour la France pendant la guerre 1914-1918. Cette loi a également prévu la remise à chaque commune de France, d’un Livre d’Or de ces militaires qui sont nés dans cette commune ou qui y résidaient à la mobilisation.
Mon Administration Centrale ayant terminé les travaux préparatoires que nécessitait l’application de cette loi, il me parait utile, avant d’établir ces registres, de vous communiquer la liste des militaires de votre commune qui doivent y être inscrits
J’appelle votre attention sur ce fait, que seuls les noms des militaires morts au cours de la guerre, c’est à dire entre le 2 août 1914 et le 24 octobre 1919 et dans les conditions prévues par la loi du 24 octobre 1922, qui règle le droit à la mention « Mort pour la France », sont appelés à figurer sur cette liste.
Pour le cas où il vous apparaîtrait qu’elle présentât des erreurs ou des lacunes, je vous serais très obligé de vouloir bien me la renvoyer, avec vos observations accompagnées des considérations particulières qui vous sembleraient de nature à les justifier.
Si au contraire cette liste ne devait pas comporter d’observations, il vous suffirait de me le faire connaitre en me la renvoyant.
Pour le Ministre et par son ordre
Toutefois, les décalages entre les noms figurant sur les monuments aux morts et ceux des Livres d’or proviennent du fait que la liste du ministère est établie en 1929 alors que les monuments aux morts ont presque tous été érigés entre 1920 et 1925. Ainsi, une liste de 28 noms est établie pour St Saturnin, datée du 6 novembre 1929. Deux poilus, non-inscrits sur le monument aux morts figurent sur cette liste. Sept poilus ne sont pas mentionnés sur cette liste mais sont inscrits sur le monument aux morts. Plusieurs raisons à cela : pour six de ces poilus, leurs noms figurent sur les livres d’or de leurs communes de résidence en 1914. Pour le septième, décédé d’une maladie non contractée en service en octobre 1918 (probablement de la grippe espagnole), la mention « Mort pour la France » lui est refusée.
En 1935, la présentation matérielle du futur Livre d’or est fixée : 120 volumes devaient être imprimés en plusieurs exemplaires, dont un serait déposé au Panthéon. Les contraintes budgétaires, puis le début de la Seconde Guerre mondiale, mirent fin au projet, en laissant subsister la documentation préparatoire.
Les plaques commémoratives

Plaque commémorative – mairie de St Saturnin lès Avignon

Après une énième refonte des listes, les noms absents sur le monument aux morts n’ont pas été gravés. Pour pallier à ce manque, une plaque commémorative a été installée dans l’escalier principal de la mairie à une date inconnue.
Concernant la plaque de l’église, les archives conservées en l’église communale nous ont été refusées d’accès. Il nous est donc impossible de connaitre les donateurs ni la date d’installation. Les deux poilus BOYER et BERUD sont originaires de deux communes voisines, sans doute ajoutés sur cette plaque par leurs familles résidant à St Saturnin.

 

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Au lendemain de ce conflit sans précédent, il apparaît donc que le désir de commémorer les victimes est nécessaire pour la population. Dans l’ensemble, les cérémonies et les monuments sont dus à des initiatives spontanées, peu encadrées par l’État, qui tente malgré tout de contrôler le mouvement d’édification de monuments par la mise en place d’une législation. Ces commémorations permettent à la population de maitriser ce traumatisme collectif, que renvoie à chaque instant le cas des mutilés, veuves et orphelins de guerre. Le deuil est une expérience intime, mais dans le cadre de la Grande Guerre, il ne peut s’accomplir sans lien avec les autres, sans la reconnaissance du sacrifice ultime du proche pour défendre la Patrie. Les commémorations apparaissent donc comme une étape dans la reconstruction personnelle et dans le deuil collectif. Le monument aux morts se situe à la jonction de la sphère individuelle et de la sphère collective, sujet a de vastes débats dont St Saturnin n’a pas échappé.
Enfin, précisons qu’il aura fallu attendre un décret du 24 octobre 1922 pour que le 11 novembre, date de l’Armistice, devienne un jour de fête nationale.
récapitulatif

Poilus de St Saturnin lès Avignon

Pour en savoir plus :
– le site de M. Perdiguier, http://village.saintsaturninlesavignon.com/monument.html
Comment sortir de la Guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940) Stéphane TISON, PUR Rennes 2011

 

 

{ Le Mur de la Peste }

Avez-vous déjà entendu parler du Mur de la Peste ? Bien connu des vauclusiens, ce mur édifié lors de l’épisode de la Peste de Marseille a eu l’ambition d’être une ligne sanitaire, un rempart pour limiter la propagation de cette terrible épidémie.

Carte extraite du Pays d’Apt malade de la Peste – tracé de la ligne et du mur entre le pays d’Apt et le Comtat

Je ne reviendrais pas sur les circonstances bien connues de l’arrivée de la Peste à Marseille via le voilier trois-mâts « Grand Saint Antoine » en juin 1720.

Le 14 février 1721, la décision est prise par les autorités pontificales d’établir une ligne sanitaire commune entre la France et le Comtat pour protéger Avignon. Il convient de noter que c’est à la demande du Royaume de France et cette intervention de l’État est la première du genre dans une crise sanitaire. Notons également que Le régent Philippe n’est pas mécontent d’imposer sa volonté au pape Grégoire XI sur les terres du Comtat.

Muraille restaurée – photo ©altituderando.com

Concrètement, la ligne était composée d’un fossé de six pieds (1,95m) de large et de profondeur entre Saint Ferréol (près de Mérindol) et Cabrières, et d’un mur de 30 km conçu par l’architecte carpentrassien Antoine d’Allemand, construit en pierres sèches de Cabrières au col de Lagas près de Monieux. La hauteur de ce mur est de six pieds (1m95) par 2 pieds (0.65m) de large. Son but est d’empêcher toutes relations et communications entre le Comtat Venaissin et le Dauphiné encore épargné.

Au cours des recherches effectuées pour mon mémoire de fin d’année, j’ai été confrontée aux parcours des parents de Joseph PONS et de Delphine PEZIERE, mes ancêtres, ayant vécus à cette période et confrontés à cette épidémie dans deux villages proches du Mur.

 

Deux destins, deux villages voisins et pourtant deux juridictions : Les PEZIERE de Méthamis (les Métamies sur la carte de Cassini) dépendant du Comtat Venaissin, sous autorité papale et les PONS de Monieux (Monjeu sur cette même carte), appartenant au Comté de Sault sur le territoire des terres adjacentes de Provence.

Carte de Cassini

Vous retrouverez l’histoire des PEZIERE à travers le destin de Rose CARTOUX, mère de Delphine ici: https://nosabsentspresents.com/2018/05/08/une-femme-un-destin-rose-cartoux-1691-1761/

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Anthoine PONS (1688-1729) et Anne Marie CASTOR (1696-1768), ménagers, vivent à Monieux lorsque l’épidémie de peste se déclare. Dépendant du Comté de Sault, le village de Monjeu, tel qu’il est nommé du XVIIe au XIXe siècle, est cramponné au flanc sud-est du Mont Ventoux à 650m d’altitude.

Monieux

En mars 1721, les autorités pontificales et françaises mobilisent 500 hommes pour la construction de la ligne. Chaque village se voit assigner un nombre d’hommes et une quantité de matériaux à fournir. Sans aucun doute, Anthoine a participé aux travaux (Aucune liste d’hommes mobilisés dans les archives communales – AD Vaucluse, Monieux, GG 5-7). Le chantier était actif nuit et jour. Il avançait pourtant peu, les ouvriers n’étant guère payés. En mai, le travail fut réorganisé et les ouvriers mieux rétribués. Chaque communauté se voit attribuer la responsabilité de la construction d’un tronçon de mur. Un millier de soldats du Pape furent dépêchés sur place pour les encadrer. Fin juillet 1721, 27 km de murs en pierres sèches (sans mortier, selon une technique propre à la région) étaient achevés, augmentés de 40 guérites, de 50 corps de garde pour les sentinelles militaires affectées à la surveillance ainsi que 10 cabanes abritant les chevaux et les provisions.

Muraille restaurée avec guérite – photos ©altituderando.com

Il n’existe pas de registre indépendant où les morts de la Peste seraient enregistrés pour Monieux, contrairement à d’autres communes proches (St Saturnin lès Apt ou Apt par exemple). Les registres paroissiaux pour la période septembre 1720—décembre 1722  n’enregistrent pas de pics de décès particuliers, sauf pour les mois de septembre et octobre 1720 avec respectivement 6 et 9 décès, mais cela reste toujours cohérent avec la mortalité infantile et l’âge de « vieillesse » de l’époque. Le mur a donc bien protégé le village. On note même la naissance d’une fille du couple en janvier 1721, sans décès précoce, pourtant en pleine période de disette dans la région.

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L’épidémie s’éteint progressivement en Provence tandis qu’elle entre en Avignon en août 1721. La situation s’inverse alors et les troupes françaises remplacent les troupes pontificales en s’installant de l’autre côté du mur pour protéger le pays d’Apt enfin débarrassé du fléau. La peste s’étend à l’ensemble du Comtat et s’amplifie jusqu’en juillet 1722. Le Comtat se retrouve prisonnier de son propre mur. Isolé du reste de la Provence, les vivres manquèrent et la disette guettait les survivants. Toutefois il convient de noter que le cordon sanitaire fut souvent rompu, les troupes du régent étant incapables d’arrêter la contrebande.

L’épidémie s’éteignit progressivement à partir de septembre 1722. Fin février 1723, les lignes sanitaires sont levées et les troupes françaises quittent le pays.

Quel bilan retenir ? Cet épisode de Peste a fait près de 120 000 morts en Provence selon les comptes généraux tenus par l’administration dont 40 000 à 50 000 pour la seule ville de Marseille (Thierry Sabot, nos ancêtres et la peste). L’épidémie aurait tué environ 25% de la population du Comtat. Les communautés mettront des années à rembourser les emprunts contractés au cours de l’épidémie pour financer entre autres, la construction du mur, les vivres des troupes, le paiement des médecins et des remèdes, etc…

Le mur, appelé « ligne de la malédiction » par les habitants, laissé totalement à l’abandon à partir de 1723, est réhabilité en partie de nos jours grâce à l’association Pierres sèches en Provence (depuis 1986).

 

 

Pour en savoir plus:

Article publié le 8/07/2018 sur http://www.cosson-genealogieblog.fr/2018/07/08/le-mur-de-la-peste-par-aurelie-battu-peyron-travaux-detudiants/

 

#Généalogie30 Jour 6 – la supplique de Charles COTTAREL

Ma famille a la chance extraordinaire de posséder une collection de cartes postales de la Grande Guerre, à la fois correspondance classique et témoignage de ce qu’était la vie sur le front.  J’aurais pu choisir une des ces nombreuses lettres et pourtant…

Les plus émouvants courriers que j’ai pu lire concerne effectivement un poilu, un ex-poilu précisément. Il s’agit de Charles COTTAREL (1884-1960), un cousin à la vie exceptionnelle qui fera l’objet d’un article prochain. Militaire de carrière, gazé à l’ypérite en 1918, il est ensuite envoyé en Indochine.

J’ai choisi de vous présenter deux de ses lettres, retrouvées dans son dossier pour l’obtention de la Légion d’Honneur, consultable sur la base LEONORE.

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La première, écrite en 1932 après que plusieurs médecins l’aient déclaré condamné, est adressée à M. Archimbaud, député de Die, son canton de naissance, afin qu’il intercède auprès du chancelier pour un envoi rapide de sa Croix de la Légion d’Honneur.

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La seconde est rédigée en 1948 et adressée directement au chancelier afin de hâter sa promotion au grade d’Officier de la Légion d’Honneur. Il est domicilié en France, depuis son récent rapatriement.  Après trois pages de données administratives, il ajoute un nota bene très personnel dans lequel on ressent toute la lassitude de cet homme.

charles lettre p10