Kléber CONSTANTIN ou « l’Homme à la barbe d’abeilles »

Champs de lavandes à St Christol

Ce billet est né d’une ballade sur la trace de mes ancêtres Joseph PEYRON et Mélanie VIAL, originaires de St Christol, dans le Vaucluse.

St Christol d’Albion, situé sur le plateau du même nom, à 11km de Sault, possède une économie essentiellement tournée vers le tourisme et l’agriculture (lavande, épeautre, production de miel…). En 1965, ce petit village isolé devint un des endroits les plus secrets de France en accueillant sur ses terres une base de Force Aérienne Stratégique et l’implantation de missiles stratégiques à fusées nucléaires, base fermée en juin 1999.

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carte

 

Au détour d’un champ de lavande familial, mon père m’apprend que lorsque son père était adolescent, après la seconde guerre mondiale, il venait travailler avec un apiculteur prénommé Kléber et qu’il a toujours eu pour lui une admiration profonde. Imaginez-vous que ce Kléber avait sa photo dans le dictionnaire…

Comme beaucoup de familles d’agriculteurs de Vaucluse, les PEYRON diversifiaient leurs activités. Propriétaires de terres et de vergers sur St Saturnin lès Apt, la famille s’occupaient également de la récolte de lavandes sur les terres de St Christol héritées du côté paternel.

La promenade continue et nous arrivons au petit cimetière communal. A la recherche de tombes familiales, je suis surprise par la photo d’un disparu : il s’agit de Kléber CONSTANTIN.

Tombe de Kléber CONSTANTIN

 

Acte de naissance – AD Vaucluse – St Christol

Kléber Alexis Bertin CONSTANTIN nait à St Christol d’Albion le 29 mars 1901.

Ses parents, Alexis Fortuné et Julia Célesta ESCOFFIER tiennent la boulangerie du village. Son père, un homme grand par sa taille pour l’époque (1.79m sur sa fiche matricule), était un homme respecté puisqu’il   deviendra Maire du village. 

Kléber a une sœur, Fernande, née en mars 1904, qui sera institutrice, et un frère, Marceau, né en 1918, qui deviendra un peintre reconnu.

Contrairement à ce que j’ai pu lire sur internet, Kléber n’est pas issue d’une famille d’immigrés grecs.

Ascendants de Kléber CONSTANTIN

 

Famille CONSTANTIN – Document du Musée Marceau CONSTANTIN

Ses parents décèdent peu de temps après la naissance de Marceau. Kléber et Fernande prennent en charge leur jeune frère et décèlent rapidement le potentiel artistique du jeune homme. Kléber lui présente des artistes régionaux de renom, tel Eugène MARTEL et les frères AMBROGIANI. Marceau s’installe à Paris afin de se perfectionner dans les Arts Plastiques. 

Kléber, de son côté, choisi de rester au village et s’installe comme apiculteur. Il obtient un diplôme de l’École supérieure d’apiculture de Paris. Apiculteur breveté, une correspondance entre Kléber et la direction de son école ainsi que divers documents le concernant sont archivés aux AD du Val de Marne (côte 172J2), documents que n’ai pas pas pu consulter. Kléber a mis au point de nombreux outils utiles à l’apiculture.

 

 

 

 

 

fiche matricule

Fiche matricule de Kléber – Classe 1921 matricule 1550 – Bureau d’Avignon

Comme tous les jeunes hommes de sa génération, Kléber est appelé sous les drapeaux pour effectuer son service militaire. D’abord ajourné en 1921 puis en 1922 pour musculature insuffisante, Kléber est jugé apte au service armé en mai 1923 et intègre le 6e groupe cycliste de Lyon. Démobilisé le 7 mai 1924, il rejoint son domicile à St Christol.

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Rappelé à l’activité militaire le 3 septembre 1939 à l’âge de 38 ans, Kléber est brièvement intégré au 203e régiment d’infanterie avant que la commission de réforme de Troyes l’affecte aux services auxiliaires de la 15e section COA (commis et ouvriers d’administrations) en décembre 1939 à cause de ses bronchites chroniques avec asthme. Il est ensuite affecté à la station des magasins de Châtres (Aube) dépendant de la 8e section COA en février 1940.

 

 

L’Allemagne commence l’invasion du territoire français le 10 juin. Ensuite tout va très vite. Sous la menace, le 11 juin le gouvernement français fuit de Paris. Le 13 juin, les allemands entrent dans l’Aube où est stationné Kléber, après avoir franchi la Seine. Le 14 juin, les troupes allemandes défilent à Paris sur les Champs-Élysées. Ce même jour, Kléber est fait prisonnier avec sa section.

Liste officielle des prisonniers français au 7 décembre 1940

Entrée du Stalag IV B – Wikipédia

Kléber est envoyé au Stalag VI B, situé à Mühlberg, à 48 km de Dresde, sous le matricule 61 492. Il y reste n an avant d’être rapatrié le 29 juillet 1941 en vertu d’un accord libérant les hommes malades, invalides ou âgés de plus de 41 ans. Kléber est démobilisé le 30 septembre et se retire à St Christol.

 

 

 

 

De retour à la vie civile, Kléber retrouve ses activités dans sa miellerie. La guerre n’est pas loin. St Christol est une place forte du Maquis du Ventoux à partir de l’hiver 1942-1943. Les Habitants aident de nombreux réfugiés d’Alsace-Lorraine et fournissent de faux papiers et une aide matérielle aux jeunes hommes réfractaires au STO. De nombreux résistants périrent pour leurs actes de bravoure.

Atelier de Kléber

Une fois la guerre finie, la vie reprend son rythme. Dans son atelier boutique, Kléber est un des premiers à produire de la gelée royale dans la région. Les souvenirs de mon grand père datent de cette période. Voisins de terres de Kléber, chemin de Brouville, lorsque mes arrières grands parents allaient cueillir les lavandes avec leurs fils sur une période s’étendant de début juillet à mi-aout, la famille s’installait dans leur maison de village, Grand Rue, voisine également de celle de Kléber

Amis, les longues soirées d’été se terminaient autour d’un verre d’hydromel, boisson à base d’eau et de miel fermenté, produite par Kléber. Lors de ces réunions amicales, sous les yeux ébahis des enfants, Kléber plaçait délicatement la reine des abeilles dans une petite cage sous sa gorge. L’essaim suivait sa reine et donnait l’illusion d’une barbe.

Le reste de sa vie reste plus mystérieuse pour moi étant donné que les liens entre Kléber et ma famille se sont un peu distendus. Une fois mes arrières arrières grands-parents décédés, au début des années 60, les terres de St Christol seront délaissées. Kléber restera célibataire toute sa vie et décédera au village en 1986.

Le frère de Kléber, Marceau, reviendra à St Christol  en 1981 après une belle carrière parisienne et y décèdera en janvier 2017. Un musée dédié à son œuvre  voit le jour en 2009. 

Réclame pour la gelée royale KLEBER toujours « visible » à St Christol

Merci à Didier, Jean Pierre et Bérangère pour leurs souvenirs et leurs participations.

Pour en savoir plus:

 

L’oubli, la mémoire et le souvenir : Joseph COTTAREL

Il y a peu de temps encore, je pensais que ma famille avait été épargné par la Première Guerre Mondiale.

Mes arrière-grand-pères ont bien combattu sur le Front mais ils en sont revenus. Les différentes branches de ma famille avaient-elles donc été épargné par les deuils? En apparence oui. En apparence seulement.

Des recherches généalogiques plus poussées ont mis en lumière des prénoms omis, comme si le souvenir de ces êtres chers devait être effacé pour ne plus souffrir d’un deuil trop difficile, sans corps à honorer, sans tombe à aller fleurir.

C’est le cas de la branche Cottarel, originaire de Loisieux, en Savoie.

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Avant mes recherches, François et Marie Louise GACHE avaient à ma connaissance 4 enfants. Catherine, née en 1872, cuisinière chez son cousin à Lyon et décédée en 1902, mon arrière grand père Nizier (1874-1927) cocher au château de l’Isle d’Allex (Drôme),  Antoine (1876-1955) valet de chambre tantôt sur la Côte d’Azur, tantôt sur la Côte Atlantique et Louise (1880-1963), épouse d’Auguste COURRIER, ouvrier papetier à Renage (Isère) .

Monument aux morts de Loisieux

 

 

 

En me rendant sur place en janvier 2017, le monument aux morts du village m’interpelle. Bien entendu, il n’est pas surprenant que le patronyme COTTAREL soit inscrit sur la pierre, tant il est lié au village depuis les années 1600. Poussée par la curiosité, j’entreprends de rechercher les fiches matricules des soldats nommés.

 

 

 

 

AD Savoie – Registres d’État Civil de Loisieux

Et sans nul doute possible, Joseph COTTAREL est le frère de mon arrière grand père. Une rapide recherche dans les registres de la commune me le confirme. Pourquoi son souvenir a t’il disparu de la mémoire familiale? Il ne me semble pas improbable que même mon grand père, né en 1935, n’ait jamais entendu parlé de lui. Je choisi donc aujourd’hui de rendre hommage à ce grand oncle, décédé à l’âge de 26 ans.

 

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Joseph COTTAREL est donc le dernier d’une fratrie de 5 enfants. A sa naissance, le 7 juin 1887, ses parents, cultivateurs, sont déjà âgés puisque son père a 46 ans et sa mère 37. Apprenti boucher puis boucher à Grenoble, il effectue son service militaire au sein du 158e régiment d’infanterie de Lyon du 7 octobre 1908 au 25 septembre 1910 (classe 1907). Libéré du service, il retourne exercer son métier à Grenoble puis à la Motte-Saint-Martin (1911) et Saint-Georges-de-Commiers (1913). En juillet 1914, Joseph s’installe à Renage, où vit sa soeur Louise. Les registres d’État civil n’ayant pas encore été numérisés pour cette période, je ne peux confirmer l’hypothèse hautement probable d’un mariage à cette période ni celle d’un changement d’activité, Joseph ayant pu travailler à la papeterie avec son beau frère.

Fiche matricule de Joseph COTTAREL – AD Savoie, 1R185 classe 1907

François, son père, décède en 1912 à l’âge de 70 ans. Marie Louise, sa mère, reste  à Loisieux.

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A la mobilisation générale, Joseph est incorporé au 223e Régiment d’Infanterie de Bourg en Bresse. Issu du 23e RI, chaque régiment crée un régiment de réserve de l’Armée active (hommes âgés de 24 à 34 ans ) dont le numéro est le sien plus 200.

Joseph est blessé dès les premiers jours du conflit, le 25 aout 1914, lors des combats de Méhoncourt (Meurthe et Moselle). Son régiment est en première ligne lors de l’offensive. Le feu violent des mitrailleuses ennemies stoppe leur avancée. Ce jour là, le 223e RI compte 18 tués, 327 blessés et 104 disparus. Joseph a probablement été blessé « légèrement » et repart au Front immédiatement  puisque aucune période de convalescence n’est notée sur sa fiche matricule. Toutefois, comme beaucoup de soldats suite à une blessure, Joseph change de régiment et intègre le 23e RI.

A l’occasion de l’anniversaire du Kaiser le 27 janvier 1915, l’État Major français décide d’une série d’attaques. Le secteur de la Fontenelle, dans les Vosges, est l’un des sites choisi. L’attaque commence à 15h30 entre le village de Ban de Sapt et le bois de Laîne. La bataille est relatée par deux journaux de marche, assez succinctement par le JM  du 23e RI  et plus en détails par celui du 133e RI, qui a combattu à leurs cotés.   Les français, malgré avoir effectué le repérage des lieux dans la matinée, tombent dans un piège. Les allemands ont creusé une « fausse » tranchée, ajoutant des fils barbelés et de la tôle au fond du trou. Ensuite, postés en hauteur, ils mitraillent les soldats français. C’est l’hécatombe. Les soldats du 23e RI et du 133e RI sont pris au piège.  On compte 130 tués, 70 blessés et 30 disparus pour le 23e RI. Joseph fait parti de ces derniers.

Mercredi 27 Janvier
Le 2e bataillon (commandent Roullet) qui a cantonné dans la nuit du 26 au 27 janvier à Denipaire est monté à la Fontenelle pour exécuter une opération prescrite par le Colonel Commandant la 82e Brigade. Il avait l’ordre de prononcer 2 attaques, l’une sur le petit bois de Laître, et l’autre sur le grand saillant des ouvrages allemands, en face de la tranchée Daubard.
Les hommes se sont portés brillamment à l’attaque, mais une fois arrivés à ces objectifs, ils sont tombés sous le feu croisé de mitrailleuses qui les ont hachés, de plus les tranchées étaient recouvertes de tôles et on n’a pu y pénétrer. Les pertes s’élèvent à 230 hommes environ, dont 130 tués, 70 blessés et 30 disparus.
Pendant la nuit, les tranchées et le blockaus ont été  bouleversés de fond en comble par l’artillerie ennemie.
Les hommes travaillent à les réparer, mais le froid gène beaucoup les travailleurs, et la gelée a rendu la terre tellement dure qu’il est indispensable de la creuser (…)

Secteur du décès de Joseph COTTAREL

Archives du Comité International de la Croix Rouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas dans quelle mesure la famille a été informée. Ont-ils entretenu l’espoir d’une captivité en Allemagne et un retour prochain? Ont-ils été convaincu du décès dès l’annonce de sa disparition? Les archives de la Croix Rouge conservent une fiche de demande de renseignements émanant de Mme Joseph COTTAREL domiciliée à Renage, ce qui confirmerait l’hypothèse d’un mariage.

Un jugement du tribunal de Grenoble en date du 8 avril 1921 fixe son décès au 27 janvier 1915. Reconnu Mort pour la France, son nom est inscrit sur les monuments aux morts de Loisieux, de Grenoble et de Renage.

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Son corps n’a jamais été retrouvé et repose probablement dans l’ossuaire de la nécropole de la Fontenelle. Ses frères et sœurs, neveux et nièces, sont-ils allés se recueillir sur ces lieux? Mystère. J’espère un jour pouvoir y mener ma famille afin de lui rendre un dernier hommage.

Bois de laitre

Bois de Laitre – cote 627

 

EDIT du 9 novembre 2018 : Grâce à cet article, un descendant d’Antoine, frère de Joseph, a pu retrouver notre branche (issue de Nizier, frère de Joseph également). Ainsi, il a pu m’apporter des précisions, notamment que la branche COTTAREL d’Antoine vit toujours à Loisieux et qu’effectivement le corps de Joseph n’a jamais pu être retrouvé.

La magie d’internet!

 

Pour en savoir plus:

La Madelon, chant des poilus

La version présentée ci dessous semble être la toute première version enregistrée (1917) de la chanson favorite des poilus.

Quand Madelon (C. Robert) avec chœurs chanté par  Marcelly de la Gaîté-Rochechouart Disque Pathé n°4879 / mx. 1818-222 Paris, juin 1917

 

Pour le repos, le plaisir du militaire,

Il est là-bas à deux pas de la forêt

Une maison aux murs tout couverts de lierre

« Aux Tourlourous » c’est le nom du cabaret

La servante est jeune et gentille,

Légère comme un papillon.

Comme son vin son œil pétille,

Nous l’appelons la Madelon

Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,

Ce n’est que Madelon mais pour nous c’est l’amour

 

Quand Madelon vient nous servir à boire

Sous la tonnelle on frôle son jupon

Et chacun lui raconte une histoire

Une histoire à sa façon

La Madelon pour nous n’est pas sévère

Quand on lui prend la taille ou le menton

Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire

Madelon, Madelon, Madelon !

 

Un caporal en képi de fantaisie

S’en fut trouver Madelon un beau matin

Et, fou d’amour, lui dit qu’elle était jolie

Et qu’il venait pour lui demander sa main

La Madelon, pas bête, en somme,

Lui répondit en souriant :

« Et pourquoi prendrais-je un seul homme

Quand j’aime tout un régiment ?

Tes amis vont venir.

Tu n’auras pas ma main

J’en ai bien trop besoin pour leur servir du vin. »

L’incendie de Sallanches – 19 avril 1840 – Haute Savoie

Extrait de l’affiche appelant aux dons

Contexte: A la fin du registre des naissances de Loisieux, le curé Monet relate l’incendie de Sallanches qui a provoqué une grande émotion en 1840. L’incendie fera 51 morts.

Les malheurs d’une Ville détruite en deux heures, au milieu de la joie innocente d’un jour de fête, ont produit de vives impressions dans tous les cœurs. Le nombre des victimes a fait frisonner d’horreur; le nombre des malheureux errans dans toit paternel excite puissamment une commisération générale.

 

 

BMS de Loisieux 1825-1837 p31/84 4E1687

Le 19 avril 1840, jour de pâques, la ville de Sallanches en Faucigny, a été entièrement détruite par un incendie en trois heures de tems. S.M. Charles Albert a fait un don de 25 000 livres et toutes les paroisses du Duché y ont concourues suivant leurs moyens. Mr le général comte de Sales y fut envoyé pour répartir à chacun ce qu’il convenoit et pour faire rebâtir la ville un peu plus bas à cause des innondations d’un torrent nommé Sallanches qui causoit souvent de grands dégats.
Paris, Lyon, Londres, Bâles, Genêve ont fait de grands dons.

Pour en savoir plus:

{ Le Mur de la Peste }

Avez-vous déjà entendu parler du Mur de la Peste ? Bien connu des vauclusiens, ce mur édifié lors de l’épisode de la Peste de Marseille a eu l’ambition d’être une ligne sanitaire, un rempart pour limiter la propagation de cette terrible épidémie.

Carte extraite du Pays d’Apt malade de la Peste – tracé de la ligne et du mur entre le pays d’Apt et le Comtat

Je ne reviendrais pas sur les circonstances bien connues de l’arrivée de la Peste à Marseille via le voilier trois-mâts « Grand Saint Antoine » en juin 1720.

Le 14 février 1721, la décision est prise par les autorités pontificales d’établir une ligne sanitaire commune entre la France et le Comtat pour protéger Avignon. Il convient de noter que c’est à la demande du Royaume de France et cette intervention de l’État est la première du genre dans une crise sanitaire. Notons également que Le régent Philippe n’est pas mécontent d’imposer sa volonté au pape Grégoire XI sur les terres du Comtat.

Muraille restaurée – photo ©altituderando.com

Concrètement, la ligne était composée d’un fossé de six pieds (1,95m) de large et de profondeur entre Saint Ferréol (près de Mérindol) et Cabrières, et d’un mur de 30 km conçu par l’architecte carpentrassien Antoine d’Allemand, construit en pierres sèches de Cabrières au col de Lagas près de Monieux. La hauteur de ce mur est de six pieds (1m95) par 2 pieds (0.65m) de large. Son but est d’empêcher toutes relations et communications entre le Comtat Venaissin et le Dauphiné encore épargné.

Au cours des recherches effectuées pour mon mémoire de fin d’année, j’ai été confrontée aux parcours des parents de Joseph PONS et de Delphine PEZIERE, mes ancêtres, ayant vécus à cette période et confrontés à cette épidémie dans deux villages proches du Mur.

 

Deux destins, deux villages voisins et pourtant deux juridictions : Les PEZIERE de Méthamis (les Métamies sur la carte de Cassini) dépendant du Comtat Venaissin, sous autorité papale et les PONS de Monieux (Monjeu sur cette même carte), appartenant au Comté de Sault sur le territoire des terres adjacentes de Provence.

Carte de Cassini

Vous retrouverez l’histoire des PEZIERE à travers le destin de Rose CARTOUX, mère de Delphine ici: https://nosabsentspresents.com/2018/05/08/une-femme-un-destin-rose-cartoux-1691-1761/

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Anthoine PONS (1688-1729) et Anne Marie CASTOR (1696-1768), ménagers, vivent à Monieux lorsque l’épidémie de peste se déclare. Dépendant du Comté de Sault, le village de Monjeu, tel qu’il est nommé du XVIIe au XIXe siècle, est cramponné au flanc sud-est du Mont Ventoux à 650m d’altitude.

Monieux

En mars 1721, les autorités pontificales et françaises mobilisent 500 hommes pour la construction de la ligne. Chaque village se voit assigner un nombre d’hommes et une quantité de matériaux à fournir. Sans aucun doute, Anthoine a participé aux travaux (Aucune liste d’hommes mobilisés dans les archives communales – AD Vaucluse, Monieux, GG 5-7). Le chantier était actif nuit et jour. Il avançait pourtant peu, les ouvriers n’étant guère payés. En mai, le travail fut réorganisé et les ouvriers mieux rétribués. Chaque communauté se voit attribuer la responsabilité de la construction d’un tronçon de mur. Un millier de soldats du Pape furent dépêchés sur place pour les encadrer. Fin juillet 1721, 27 km de murs en pierres sèches (sans mortier, selon une technique propre à la région) étaient achevés, augmentés de 40 guérites, de 50 corps de garde pour les sentinelles militaires affectées à la surveillance ainsi que 10 cabanes abritant les chevaux et les provisions.

Muraille restaurée avec guérite – photos ©altituderando.com

Il n’existe pas de registre indépendant où les morts de la Peste seraient enregistrés pour Monieux, contrairement à d’autres communes proches (St Saturnin lès Apt ou Apt par exemple). Les registres paroissiaux pour la période septembre 1720—décembre 1722  n’enregistrent pas de pics de décès particuliers, sauf pour les mois de septembre et octobre 1720 avec respectivement 6 et 9 décès, mais cela reste toujours cohérent avec la mortalité infantile et l’âge de « vieillesse » de l’époque. Le mur a donc bien protégé le village. On note même la naissance d’une fille du couple en janvier 1721, sans décès précoce, pourtant en pleine période de disette dans la région.

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L’épidémie s’éteint progressivement en Provence tandis qu’elle entre en Avignon en août 1721. La situation s’inverse alors et les troupes françaises remplacent les troupes pontificales en s’installant de l’autre côté du mur pour protéger le pays d’Apt enfin débarrassé du fléau. La peste s’étend à l’ensemble du Comtat et s’amplifie jusqu’en juillet 1722. Le Comtat se retrouve prisonnier de son propre mur. Isolé du reste de la Provence, les vivres manquèrent et la disette guettait les survivants. Toutefois il convient de noter que le cordon sanitaire fut souvent rompu, les troupes du régent étant incapables d’arrêter la contrebande.

L’épidémie s’éteignit progressivement à partir de septembre 1722. Fin février 1723, les lignes sanitaires sont levées et les troupes françaises quittent le pays.

Quel bilan retenir ? Cet épisode de Peste a fait près de 120 000 morts en Provence selon les comptes généraux tenus par l’administration dont 40 000 à 50 000 pour la seule ville de Marseille (Thierry Sabot, nos ancêtres et la peste). L’épidémie aurait tué environ 25% de la population du Comtat. Les communautés mettront des années à rembourser les emprunts contractés au cours de l’épidémie pour financer entre autres, la construction du mur, les vivres des troupes, le paiement des médecins et des remèdes, etc…

Le mur, appelé « ligne de la malédiction » par les habitants, laissé totalement à l’abandon à partir de 1723, est réhabilité en partie de nos jours grâce à l’association Pierres sèches en Provence (depuis 1986).

 

 

Pour en savoir plus:

Article publié le 8/07/2018 sur http://www.cosson-genealogieblog.fr/2018/07/08/le-mur-de-la-peste-par-aurelie-battu-peyron-travaux-detudiants/

 

Acte de Sépulture de Marie Solinhac, victime de la Bête du Gévaudan – Les Hermaux, octobre 1764

Nicolas CARREAU présente « Légendes d’été » tous les samedis de 15h à 16h sur Europe 1.

Gravure sur bois du XVIIIe siècle. akp-images

Le premier numéro de cette série passionnante concernait la Bête du Gévaudan, légende qui m’a toujours intéressée. J’ai donc pris le temps de rechercher l’acte de sépulture d’une de ses nombreuses victimes.

Voici le lien vers le replay de l’émission du 7 juillet (40min): http://www.europe1.fr/emissions/legendes-dete/legendes-dete-070718-3704105

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Archives de Lozere – Paroisse des Hermaux BMS 1752-1808 EDT 073 GG2 p.171/208

Marie Solinhac, famme d’Enric Cayrel du lieu des Hermals laquelle dévorée par la bête féroce au pred dit la coste des brouillet a été enterrée avec le reste du cadavre le 12 octobre 1764 en foy de ce – Dellond curé

Quand un juif se convertit au catholicisme – Monieux 1709

Contexte: Monieux, situé dans le comté de Sault, en Provence, est un village voisin du Comtat Venaissin, territoire où les « juifs du pape » sont autorisés à vivre.

ad monieux 1709-oct 1711 juif baptisé à 19ans
AD de Vaucluse, paroisse catholique de Monieux, BMS 1709- octobre 1711 p 5/21

Le dix neuf may (1709) a esté baptizé Esperit Joseph agé d’anviron dix neuf ans jadis Juif quil habitoit a la ville de Carpantras après avoir été instruit pandant deux mois dans la religion catholique apostolique roumaine et obtenu la permission de Monseigneur l’évêque de Carpantras comme il ap(arait) par la commission signée de sa propre main en date du dix huit du mesme mois et faict toutes les seremonies requises suivant le rituel romain. Son parrain a esté Monsieur Esperit de Bernardy, conseiller du Roy, trésorier général de France. Sa marraine demoiselle Elisabeth de Bernardy. Le tout faict et proclamé. Les témoins Vincens et Jean Labourel.

 

*Esprit Bernardy, vicomte de Valernes, fut trésorier général de France en Provence pendant 32 ans.

Pour en savoir plus:

#Généalogie30 Jour 6 – la supplique de Charles COTTAREL

Ma famille a la chance extraordinaire de posséder une collection de cartes postales de la Grande Guerre, à la fois correspondance classique et témoignage de ce qu’était la vie sur le front.  J’aurais pu choisir une des ces nombreuses lettres et pourtant…

Les plus émouvants courriers que j’ai pu lire concerne effectivement un poilu, un ex-poilu précisément. Il s’agit de Charles COTTAREL (1884-1960), un cousin à la vie exceptionnelle qui fera l’objet d’un article prochain. Militaire de carrière, gazé à l’ypérite en 1918, il est ensuite envoyé en Indochine.

J’ai choisi de vous présenter deux de ses lettres, retrouvées dans son dossier pour l’obtention de la Légion d’Honneur, consultable sur la base LEONORE.

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La première, écrite en 1932 après que plusieurs médecins l’aient déclaré condamné, est adressée à M. Archimbaud, député de Die, son canton de naissance, afin qu’il intercède auprès du chancelier pour un envoi rapide de sa Croix de la Légion d’Honneur.

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La seconde est rédigée en 1948 et adressée directement au chancelier afin de hâter sa promotion au grade d’Officier de la Légion d’Honneur. Il est domicilié en France, depuis son récent rapatriement.  Après trois pages de données administratives, il ajoute un nota bene très personnel dans lequel on ressent toute la lassitude de cet homme.

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#Généalogie30 Jour 3: Saison

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J’adore l’hiver! Son froid sec, l’air vivifiant. La plage l’été? Très peu pour moi, je préfère plutôt partir moins souvent en vacances mais m’évader en novembre ou février au Canada ou encore en Norvège. Bizarre pour une fille du Sud, non?

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L’hiver. Cette saison tant redoutée par nos ancêtres. Ils y étaient plus sensibles que nous, vivant directement au contact des éléments. Avec un peu de chance, nous pouvons trouver au fil des registres quelques curés bavards donnant des indices sur cette période.

Le grand hiver de 1709 est bien connu des historiens et des généalogistes. Comment en être autrement avec ses quelques 600 000 morts.

Un autre « grand hiver » avait marqué nos ancêtres dans les décennies précédentes. L’hiver 1693-1694, suivi d’une grande famine. La France d’alors, qui comptait près de 20 millions d’habitants, dénombra 1.300.000 personnes mortes de faim ou de froid, sans compter la mortalité « normale », selon l’historien Emmanuel Leroy-Ladurie. Triste époque…

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A Loisieux, petit village de Savoie, les chiffres sont édifiants:

famine Loisieux

Les ouailles du curé Gariod se tournent alors vers Dieu:

AD de Savoie – Loisieux 1694

Le septième février mil six cent quatre vingt quatorze, jour de dimanche et les deux jours suivans, nous avons fait des prières générales et donnés la bénédiction du St Sacrement pour demander à Dieu quil luy pleult appaiser le grand froid quil faisoit apprehendans que la gelé qui duroit si long temps ne gaste les arbres et les vignes et e(s)st ensuite de lordonnance de Monseigneur de Belley nostre evesque. Gariod curé

Photos: Fontaine du château de Saint Didier (Vaucluse) en février 2012